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Emmanuel Spinat, AIFE : « Dans les finances de l'Etat, l'IA va amener gains de productivité et de qualité »

Emmanuel Spinat, AIFE : « Dans les finances de l'Etat, l'IA va amener gains de productivité et de qualité »
« Sur la facturation électronique, la phase de pilote doit nous permettre de limiter les risques et d’anticiper les éventuels petits grains de sable inhérents à un projet de cette ampleur », dit Emmanuel Spinat. (Photo : Bruno Lévy)

En plus de la mise en oeuvre de la facturation électronique, le directeur de l'Agence pour l'informatique financière de l'Etat a fait de la data et de l'IA un des axes majeurs de sa feuille de route d'ici à 2028. Même s'il prévient qu'il n'y aura pas de grand soir de l'IA.

PublicitéService à compétence nationale né avec le lancement du progiciel de comptabilité de l'Etat Chorus, l'Agence pour l'informatique financière de l'État (AIFE) fête ses 20 ans, et organise à cette occasion, le 27 janvier, un séminaire dans les murs de Bercy, son ministère de tutelle.

En plus de piloter les évolutions du progiciel comptable de l'Etat (Chorus), l'agence a pris en charge les développements nécessaires à la mise en oeuvre de la réforme de la facturation électronique. Entretien avec le directeur de cette agence, Emmanuel Spinat, qui a succédé à Armelle de Degenève en mai dernier.

CIO : l'AIFE regroupe quelque 200 personnes auxquelles s'ajoutent 500 prestataires environ. Comment sont réparties ces ressources entre vos différentes activités ?

Emmanuel Spinat : En termes d'effectifs, dessiner des frontières s'avère assez complexe. Mais sur notre budget de 110 M€ - le niveau que nous attendons du projet de loi de finances -, le fonctionnement courant représente 65 M€, tandis que les projets pèsent environ 45 M€. Les enjeux les plus forts résident dans la réforme de la facturation électronique, qui monopolise à elle seule plus de 35 M€ sur notre enveloppe de projets, avec des échéances majeures en septembre 2026 et septembre 2027 (voir encadré). L'AIFE construit et va opérer la plateforme au coeur de cette réforme. Mais nous menons aussi des travaux autour du coeur Chorus de SAP. Sur celui-ci, si la migration vers S/4 Hana est achevée, nous préparons la montée de version de notre gestion de marchés, vers un module qui n'était pas disponible lors de notre migration. Ce projet doit aboutir en 2028, suite à une preuve de concept qui sera lancée en début d'année. En amont, l'AIFE a d'ailleurs été associée par l'éditeur aux phases de conception de ce module.

Le ratio d'externalisation de l'AIFE est assez élevé, en tout cas supérieur aux recommandations de la Dinum. Prévoyez-vous de le faire évoluer ?

Ce ratio est historique. Lors de la création de l'AIFE, le choix qui a été opéré a consisté à miser sur le pilotage de prestataires, tout en conservant des expertises en interne pour les challenger. Mais c'est vrai que, pour notre feuille de route 2026-2028, nous nous réinterrogeons sur ce modèle, avec une trajectoire de réinternalisation, même si 2026 ne sera une étape majeure en la matière pour des raisons budgétaire. Notons que, dès 2025, ce mouvement a été initié, avec la création de 6 ETP en interne pour remplacer des prestations externalisées, dont une moitié sur Chorus Déplacements Temporaires.

Ce module de gestion des frais de déplacement mis en oeuvre par l'agence ne figurait plus dans la roadmap de SAP. L'Etat a donc racheté les sources de ce logiciel pour en devenir l'éditeur et investir sur une offre adaptée aux besoins de l'administration. C'est une opération gagnante pour l'Etat : nous retrouvons de l'autonomie, le coût de fonctionnement que nous refacturons a été réduit de 20% et nous pouvons dessiner une trajectoire de mutualisation avec les opérateurs publics, en construisant avec nos partenaires un programme d'évolutions nécessaires. Une étude en ce sens sera lancée en 2026 et cette mutualisation figure dans notre feuille de route 2026-2028.

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« Sur Chorus, l'Etat français ne basculera pas dans le cloud sans engagements précis [de SAP] sur une offre souveraine, labellisée SecNumCloud. » (Photo : Bruno Lévy)

Le choix de SAP comme système au coeur du fonctionnement de l'Etat est-il encore pertinent, à l'heure où les systèmes d'information s'orientent plutôt vers des applications moins monolithiques ?

D'abord, Chorus n'est pas un monolithe. Si Chorus coeur repose bien sur un logiciel SAP, Chorus Formulaires*, qui regroupe plusieurs services applicatifs, résulte d'un développement spécifique de l'agence. Nous réévaluons régulièrement ces choix. En migrant sur S/4 Hana, nous avons choisi de nous reposer sur un coeur financier reconnu par tous et portant les comptes de plus grandes entreprises, mais dans une logique d'urbanisation avec d'autres modules, comme Formulaires ou Déplacements temporaires. Nous ne mettons donc pas tous nos oeufs dans le même panier, et conservons un dialogue exigeant avec SAP sur les coûts ou sur sa roadmap.

Si Chorus est aujourd'hui hébergé on-premise, nous n'avons pas d'informations précises sur un éventuel futur hébergement cloud de SAP qui serait conforme à la réglementation française. L'éditeur nous promet toutefois une communication sur ce sujet au début 2026. L'Etat français ne basculera pas dans le cloud sans engagements précis sur une offre souveraine, labellisée SecNumCloud.

Quel pourrait être l'intérêt d'un hébergement cloud dans votre contexte ?

Une telle bascule nécessiterait que SAP en démontre la valeur. Transférer des ressources internes ou d'intégrateurs vers SAP, via cette bascule dans le cloud, devra avoir un sens en termes de coûts. Par ailleurs, cette bascule éventuelle peut présenter un intérêt en termes d'offre de services, SAP réservant certaines fonctions aux utilisateurs du cloud.

Si une telle opération était décidée, ce serait une migration majeure, d'une ampleur encore supérieure à celle que nous avons conduite en passant de ECC 6 à S/4 Hana. Mais elle ne figure pas, à ce stade, dans notre feuille de route triennale, car nous ne disposions pas, au moment de sa rédaction, des éléments nécessaires pour, éventuellement, la décider et la programmer.

Avez-vous prévu de déployer de premières fonctions d'IA au sein de Chorus ? Quels développements en la matière figurent dans votre feuille de route ?

Des applications sont déjà en production. Nous utilisons, par exemple, du Machine Learning pour aider la DGFiP à sélectionner les dépenses à contrôler. Et nous avons effectivement la volonté d'accélérer en nous dotant, pour la rentrée 2026, d'une feuille de route IA propre à l'AIFE, qui serait co-conçue avec nos partenaires ministériels et préciserait également la doctrine d'utilisation de cette technologie dans la fonction financière, dont ses limites. Nous voulons très rapidement ouvrir un chantier interministériel sur ce sujet pour construire une feuille de route qui prendra appui sur l'actualisation des processus de la fonction financière, qui a démarré via des travaux communs avec la DGFiP, la direction du budget et les DAF des ministères. L'objectif consistera à identifier les étapes de ces processus où l'IA va amener des gains de productivité ou de qualité.

Par ailleurs, nous avons d'autres initiatives sur ce sujet. Avec la Dinum et la direction du budget, nous avons travaillé sur un cas d'usage que nous appelons les Dépenses éclairées : il s'agit de caractériser une dépense dans Chorus via l'analyse d'un certain nombre de pièces. Car, au sein de ce système, définir la nature des dépenses reste difficile : parle-t-on de conseil stratégique, de communication ou de conseil plus classique par exemple ? Les pièces jointes permettent d'apporter une réponse à cette question et d'amener une forme de contrôle qualité sur les saisies des utilisateurs. Cette expérimentation a abouti à des retours positifs et nous souhaitons l'intégrer, à partir du second semestre 2026, dans l'offre Chorus.


« Avec SAP et Mistral, nous avons déjà convenu de démarrer sur un premier cas d'usage portant sur la saisie des marchés dans Chorus. (Photo : Bruno Lévy)

Les réflexions au sein de cette feuille de route intègrent-elle l'IA agentique, donc potentiellement l'automatisation complète de certaines tâches ?

Cela relève du volet doctrine que je mentionnais précédemment. L'agence, qui a un rôle de maîtrise d'ouvrage déléguée, ne peut en décider seule. Ce sera à la gouvernance interministérielle de définir jusqu'où aller avec cette technologie, sur quelles étapes l'adopter et si la logique d'agent IA peut être retenue à certains moments. Il est donc trop tôt pour répondre à cette question.

Mais il n'y aura pas de grand soir de l'IA. Nous déploierons cette technologie étape de processus par étape de processus. C'est cette addition de déploiements successifs qui débouchera sur des évolutions significatives de la productivité.

Quelles relations avez-vous établies avec le consortium récemment créé par SAP et Mistral et annoncé lors du sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique ?

Par rapport à l'EDIC (European Digital Infrastructure Consortium, le consortium européen hébergeant le co-développement SAP-Mistral, NDLR), nous sommes apporteurs de cas d'usage, mais aussi de contraintes, notamment en matière de souveraineté et de respect de la réglementation française. Ce qui n'était pas forcément naturel.

Dans le cadre de la déclinaison opérationnelle de cet accord, nous avons déjà convenu avec SAP et Mistral de démarrer sur un premier cas d'usage portant sur la saisie des marchés dans Chorus. Une saisie assez chronophage et complexe, car il faut utiliser l'ensemble des pièces issues de la notification du marché pour en déduire les données à entrer. L'idée est de confier l'analyse des documents à l'IA et d'aboutir à un pré-remplissage des champs. Et on parle ici de 13 000 à 14 000 marchés saisis par an, auxquels s'ajoutent 30 000 mises à jour des marchés ! Le potentiel en termes de gains de productivité et d'amélioration de la qualité est donc très intéressant.


« Le PPF sera hébergé par OVH, sur l'offre bare metal SecNumCloud de cette société, offre dont l'Agence est d'ailleurs à l'origine. » (Photo : Bruno Lévy)

L'AIFE porte le développement du PPF, la plateforme qui sera au coeur de la réforme de la facturation électronique dont la première échéance clef est fixée au 1er septembre 2026. Quelles sont vos priorités sur ce chantier et quels risques principaux embarque-t-il ?

Les premiers éléments auxquels nous sommes attentifs, ce sont la robustesse et les performances de la plateforme. Le coeur de métier de l'agence, c'est de faire le nécessaire pour être au rendez-vous des volumétries du 1er septembre 2026 et au-delà. Car la montée en charge sera progressive.

Le PPF (Portail Public de Facturation, NDLR) sera hébergé par OVH, sur l'offre bare metal SecNumCloud de cette société. L'Agence est d'ailleurs à l'origine de cette offre et également son premier client en volume.

Les blocages subis par La Poste durant la fin d'année 2025 vous ont-ils alertés ? Un portail de facturation pourrait être une cible intéressante pour un Etat hostile souhaitant désorganiser l'économie française...

Bien sûr. Mais les services qu'opère l'agence, comme la place des achats de l'Etat ou Chorus pro qui a reçu près de 90 millions de factures en 2025, sont déjà des cibles tout à fait intéressantes pour ce type d'acteurs. Nous gérons donc déjà des problématiques de sécurité d'ampleur. Et la cybersécurité est au coeur des travaux qui ont été menés sur la plateforme publique de facturation électronique. Soulignons aussi que l'arbitrage pris en 2024 (le recentrage du PPF sur des fonctions de concentrateur et d'annuaire, NDLR), reposant sur le raccordement de plateformes agréés, limite quelque peu l'exposition directe aux risques, mais l'exposition indirecte subsiste. Cette architecture déporte un certain nombre d'exigences vers les plateformes agréées qui se connecteront au PPF.

Sur la facturation électronique, un pilote permettant de tester le fonctionnement du dispositif est prévu en début d'année. Quels en sont les objectifs ?

Ce pilote, qui doit débuter fin février et s'étirer jusqu'en août, vise à tester le fonctionnement réel, avec la plateforme de production, l'échange de vraies factures, en lien avec Bercy, qui jouera son rôle de concentration. Cette phase doit nous permettre de limiter les risques et d'anticiper les éventuels petits grains de sable inhérents à un projet de cette ampleur, afin d'être au rendez-vous du 1er septembre. Au-delà de la plateforme elle-même, la réussite de cette réforme suppose la capacité à embarquer tout l'écosystème : plateformes agréées, relais que sont les banques ou les experts-comptables ou encore DGFiP pour la communication aux entreprises assujetties. Cette réforme n'est pas qu'un sujet de système d'information, l'accompagnement des acteurs et la conduite du changement en seront des facteurs clefs de réussite. Avec l'avancée du projet, les risques se déplacent de la plateforme vers la capacité à accompagner l'ensemble des acteurs.


« Dans sa feuille de route 2026-2028, l'Agence a décidé de se doter d'un socle transverse de données. » (Photo : Bruno Lévy)

Quels volumes seront impliqués lors de cette expérimentation ?

Ce sont les plateformes agréées qui vont proposer le périmètre des émetteurs et récepteurs, avec l'accord de ces derniers, l'obligation réglementaire n'étant pas entrée en vigueur. Nous allons donc entrer dans une phase de collecte des propositions des plateformes. Mais la tendance est bonne puisque nous avons d'ores et déjà 101 plateformes agréées officiellement, à l'issue de tests menés par la DGFiP et l'AIFE permettant la levée des réserves qui suit l'immatriculation des acteurs. Et 25 autres sont en cours d'agrément. J'ai le sentiment qu'un grand nombre de ces plateformes déjà agréés voudront participer au pilote, car il s'agit d'un facteur de crédibilité vis-à-vis du marché.

Vous associez souvent cette réforme à un Etat data-driven. Quelles sont vos ambitions dans ce domaine ?

Nos décideurs et les autorités sont de plus en plus sensibles au pilotage des politiques publiques par la donnée. L'Agence doit s'inscrire dans cette capacité à fournir des outils permettant de les éclairer dans leurs décisions. Or, notre approche de la donnée est historiquement très opérationnelle et verticalisée application par application. En caricaturant, chaque service applicatif dispose ainsi de sa donnée, de son reporting et de ses tableaux de bord. Dans sa feuille de route 2026-2028, l'Agence a décidé de se doter d'un socle transverse de données. Car nous avons des données sur l'exécution de la recette et des dépenses de l'Etat, sur la facturation électronique de tout le secteur public avec Chorus Pro, sur la commande publique, sur les profils acheteurs et, bientôt, sur la facturation entre entreprises. Le potentiel pour éclairer les décideurs, y compris sur la situation de l'économie en temps quasi-réel, est donc très important ! Nous sommes en train de lancer un prototype de socle transverse de données offrant cette vision à 360°, projet qui sera porté par une délégation à l'innovation.

* : Chorus Coeur, aujourd'hui sur SAP S/4Hana, affiche aujourd'hui 25 000 utilisateurs et gère onze millions d'actes de dépenses par an pour environ 400 milliards d'euros. Chorus Formulaires réunit 45 000 utilisateurs supplémentaires.

En complément :

- Notre émission Grand Théma :

ERP et facturation électronique, un chantier piloté par les délais

- Notre dossier :

Réforme de la facturation électronique, enfin sur de bons rails ?

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