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Ophélie Coelho, chercheuse à l'IRIS : « imposer les technologies européennes, sous peine de sanctions »

Ophélie Coelho, chercheuse à l'IRIS : « imposer les technologies européennes, sous peine de sanctions »
Ophélie Coelho, chercheuse en géopolitique du numérique.

Pourquoi la dépendance technologique aux « Big tech » est un enjeu majeur pour l'Union Européenne. Entretien avec Ophélie Coelho, chercheuse en géopolitique du numérique.

PublicitéLa dépendance technologique de l'Union européenne aux « Big tech » est un enjeu majeur pour la résilience de l'économie du Vieux Continent. La situation géopolitique actuelle conduit à revisiter la notion de souveraineté numérique. CIO a interviewé Ophélie Coelho, chercheuse spécialiste en géopolitique du numérique, autrice de « Géopolitique du numérique : l'impérialisme à pas de géant », afin d'analyser les enjeux et les dangers de cette dépendance, après une année d'administration Trump.

La sortie de la dépendance numérique aux Big Tech, l'analyse des premiers pas de l'Union Européenne en ce sens, les mesures viables pour la résilience numérique. Tels sont les différents points abordés par Ophélie Coelho, chercheuse à l'IRIS (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux).

CIO.com : Assiste-t-on à une prise de conscience partagée en Europe des dangers de la dépendance technologique depuis le début du second mandat de Donald Trump ?

Ophélie Coelho : Effectivement, une personne comme Donald Trump pourrait utiliser ces dépendances à notre encontre. Il n'hésite pas à utiliser des outils tels que les tarifs douaniers pour faire pression. Et cet argument un peu mythifié du Kill Switch [désactivation des services numériques à distance, NDLR] apparaît dans le débat public. Est-ce qu'il irait jusqu'à la coupure de services comme le GPS, les services de paiement, etc. ? En-tout-cas, il peut utiliser cette perspective comme argument de négociation. En revanche, si elle se concrétisait, une telle manoeuvre viendrait briser la confiance en ces services ; donc, pour l'instant, cela reste plutôt un argument de négociation non suivi d'actes concrets. En revanche, le fait même que cela puisse être utilisé en tant que tel est une mauvaise nouvelle pour l'Europe. Par ailleurs, s'il existe un consensus sur la réalité du problème, il n'y en a pas sur la réponse à apporter. La notion même de « souveraineté numérique » reste floue, car ne signifie pas la même chose pour tout le monde.
Au moins, nous ne sommes plus dans un rapport d'alliance naïve avec les États-Unis. Le diagnostic est posé et on assiste à quelques avancées sur le sujet en Europe comme le protocole de paiement européen lancé il y a quelques semaines.

Quel regard portez-vous sur les premières initiatives européennes telles que le sommet franco-allemand ou encore les Edic (European Digital Infrastructure Consortium) ?

Étant donné l'histoire des collaborations européennes, on peut clairement se poser la question de leur efficacité. Il y a un vent d'optimisme de la part d'acteurs du secteur, qui voient à raison dans le climat actuel des relations avec les Etats-Unis une opportunité de sensibiliser les décideurs sur leur dépendance technologique. Mais un problème de manque de cohérence subsiste à l'échelle de l'Europe, où de nombreux projets, comme les Edic, sont lancés sans stratégie industrielle unifiée. Chacun fait les choses dans son coin. Et c'est notamment le cas pour l'implantation des clusters de centres de données, où certains pays lancent des projets dont l'impact est continental mais sur lesquels ils se mettent en concurrence. Et finalement, on accueille de grandes infrastructures sous couvert de « souveraineté numérique », alors que ces centres de données vont faire tourner les solutions des acteurs dominants de l'IA, qui sont américains. On continue ainsi à entériner nos dépendances en favorisant l'adoption de l'IA des géants du numérique.
Dans cette absence de stratégie industrielle, j'en viens à me demander s'il n'y a pas cet espoir qu'après Trump, un dirigeant américain plus 'raisonnable' reprendra la main, permettant ainsi de poursuivre l'alliance transatlantique dans les mêmes conditions qu'auparavant : le business-as-usual où la domination étasunienne était déjà effective, mais moins agressive. Il est tout à fait possible que le sujet de la dépendance numérique passe une fois encore au second plan dans un futur proche, soit parce qu'on sera revenu à une alliance transatlantique préexistante, soit parce que l'Europe se sera pliée à l'orientation politique américaine fasciste.

PublicitéÀ vos yeux, quel type de mesure pourrait réellement changer les choses ?

Quand on a un tissu économique aussi dépendant de technologies qui peuvent être mises hors service par un État tiers, il est essentiel d'appliquer des logiques sectorielles dans les domaines tels que la santé, l'éducation, la mobilité, l'énergie, la sécurité... Et de mettre en place une réglementation qui force les acteurs concernés à passer uniquement par des technologies européennes ciblées sur certains noeuds de la chaîne de dépendance, sous peine de sanctions. C'est un message extrêmement fort et difficile, mais en réalité, indispensable pour réorienter les choix technologiques à une époque où ceux-ci masquent des questions de sécurité, de surveillance et de capacité d'action.

En parallèle de cette logique sectorielle orientant les choix technologiques, l'Europe a besoin d'une politique de soutien au développement et au déploiement de solutions numériques locales. Déjà, des initiatives cartographiant les alternatives européennes émergent, mais il faut aller sur un niveau de finesse supplémentaire. Par exemple, nous ne devons pas tirer un trait sur la couche logicielle du cloud. C'est à ce prix que nous parviendrons à reproduire, en Europe, cet effet plateforme que les « Big Tech » obtiennent via l'interconnexion de multiples services, de l'OS à la GenAI. On peut imaginer un espace logiciel européen constitué de services interopérables ciblant les secteurs clés de la société, la santé, l'information, etc., mais qui ne servirait pas une logique de surveillance.

Quel regard portez-vous sur les premières initiatives de mesure du niveau de dépendance de nos organisations, notamment avec l'étude du Cigref (club informatique des grandes entreprises françaises) ou encore avec l'indice de résilience numérique (IRN) ?

Cela fait des années que je porte cette idée de cartographie des dépendances comme première étape d'une réduction de nos dépendances. Donc, l'IRN est plutôt bénéfique, car il s'agit d'un indice qui résonne avec le langage des dirigeants, ce qui en fait un outil de sensibilisation. Même s'il ne saurait en aucun cas se substituer à un audit détaillé des dépendances au sein des sociétés. Car une fois la dépendance établie, un travail précis s'impose, qui ne peut qu'être mené par les DSI, pour comprendre les composants qui concentrent les risques critiques.

L'IRN est un instrument bénéfique qui peut s'avérer très pertinent, si ses données servent à définir un cadre d'orientation de la politique industrielle de l'État, et à condition que les entreprises soient ouvertes à la transmission de certaines informations. Il serait dommage que ce projet-là ne serve pas à créer une boussole stratégique permettant d'orienter les investissements sur les briques réellement critiques. Pour moi, c'est en cela que l'indice serait particulièrement pertinent à long terme.

La crise du Groenland étant semble-t-il derrière nous, craignez-vous un phénomène de relâchement côté européen, un « lâche soulagement » selon les mots d'Emmanuel Macron ?

La prise de conscience que nous vivons sur le numérique pourrait effectivement n'être que temporaire. Car la dépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis ne se limite pas au domaine du numérique. Aujourd'hui, parler de souveraineté numérique, c'est remettre en question l'ensemble des interdépendances. Or, nos élites ont été formées au logiciel transatlantique, et donc elles ne sont guère enclines à étudier des solutions qui les obligeraient à reconsidérer leur adhésion au libre marché et à la financiarisation, quels qu'en soient les excès. Or, il faudrait s'interroger : peut-on sérieusement soutenir que cette foi aveugle dans les mécanismes de marché serve les intérêts profonds de l'Europe, ou l'héritage politique et culturel que l'on rattacherait à l'idée d'une « civilisation européenne » ? À poursuivre dans cette voie, l'Europe voit s'éroder ses capacités productives, financières et décisionnelles, au moment même où richesse et pouvoir se concentrent autour de conglomérats technologiques globaux et des capitaux financiers qui les soutiennent. L'internet est né dans un contexte stratégique et militaire. Mais il fut aussi, durant une période décisive, un espace structuré par l'investissement public, la coopération académique et la culture des standards ouverts. C'est peut-être à cette articulation qu'il conviendrait aujourd'hui de revenir, plutôt qu'à la logique de concentration financière qui domine l'économie numérique.

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