La rédaction de CIO a interviewé Louis Pouzin lors de la plénière du soir du premier jour des Assises des TIC 2009.
Les premières démonstrations d'Arpanet ont lieu en 1972 et celles de Cyclades en 1974. Mais la différence entre les deux est que seul Cyclades est réellement opérationnel et capable d'échanger des informations entre une multitude de machines contre seulement deux, à cette époque, pour Arpanet. De plus, Arpanet suppose à l'époque d'adapter chaque ordinateur connecté aux normes de son correspondant.
Louis Pouzin fait trois choix stratégiques qui vont tout changer : les protocoles réseau seront standards, les données transmises seront aux normes ISO et, enfin, le découpage-recomposition des données en paquets sera effectué par les ordinateurs et non plus par les équipements réseau (au contraire d'Arpanet). Les principes du routage adaptatif (c'est à dire du choix du chemin optimal entre émetteur et destinataire en fonction de l'état des infrastructures) étaient employés depuis longtemps pour la messagerie papier. Ils sont adaptés à l'informatique dans Cyclades puis dans Arpanet.
En 1974, Louis Pouzin publie ses travaux sur les paquets de données sans garantie individuelle de livraison et sans contrôle interne au réseau, les datagrammes. Vinton Cerf se basera sur les travaux de Louis Pouzin pour créer le protocole TCP/IP.
L'Europe a choisi une technologie américaine inadéquate, les Etats-Unis des principes européens
Mais, à cette époque, les transmissions de données relèvent, au delà de l'expérimental, des administrations des Postes. En Europe, le choix a été fait et ce n'est pas TCP/IP mais X25 et, en Allemagne, X21, deux protocoles d'origine américaine. X25 fonctionne selon le principe du « train de paquets » : tous les paquets d'un même envoi suivent le même chemin et l'un derrière l'autre. X21, quant à lui, créé un véritable circuit virtuel entre un émetteur et un destinataire, sans qu'il soit question de paquets.
Le futur Minitel français utilisera d'ailleurs le protocole X25, tout comme les transmissions interbancaires du réseau Carte Bleue.
En matière d'innovation, « la solution qui gagne n'est pas nécessairement la meilleure » souligne Louis Pouzin. Pour lui, « il y a trois préalables au succès : la réponse au besoin du marché, l'action militante et une force industrielle ».
En l'occurrence, c'est donc TCP/IP qui a gagné.
L'effet secondaire de cet état de fait est un verrouillage d'Internet par les Etats-Unis. Mais ce verrouillage commence à se fissurer.
A propos de Louis Pouzin
Louis Pouzin est né en 1931. Diplômé de Polytechnique, il a commencé sa carrière en 1953 à la Compagnie Industrielle du Téléphone (CIT), qui devint plus tard une partie du groupe Alcatel.
En 1957, il devient responsable du service technique commercial chez Bull. Ce service réalise des prestations d'après-vente et de développement en réponse à des demandes commerciales afin d'éviter de lourds investissements en recherche. Les premiers calculateurs électroniques à cartes perforées arrivent à cette époque, puis la gamme Gamma 60, le premier mainframe français.
Bénéficiant d'un congé de longue durée en 1963, Louis Pouzin part aux Etats-Unis travailler au MIT sur le Time Sharing, une forme très primitive de virtualisation. Il est rappelé chez Bull en 1965 pour promouvoir cette technologie.
Il commence à travailler sur le projet de Météo France en 1966. Mais l'établissement choisissant du matériel d'un autre constructeur, Louis Pouzin intègre une SSII pour continuer ses travaux (SACS, du groupe Sema).
Il devient chef du projet Cyclades en 1971 et publie ses premiers travaux sur les datagrammes en 1974.
Louis Pouzin est retraité depuis 1993 et s'occupe désormais de l'association Eurolink qui promeut les usages des cultures et des langues vernaculaires sur Internet.