Black & Veatch : l'IA pour diffuser les expertises métier
Le concepteur américain d'équipements de grandes infrastructures Black & Veatch infuse la connaissance de l'IA dans toute l'entreprise en même temps qu'il déploie des projets. Mais il se sert aussi de la technologie pour diffuser plus largement ses expertises métier. Interview de son responsable digital et CTO, Michael Adams.
PublicitéBlack & Veatch est une société américaine d'ingénierie et de fabrication d'équipements pour les grandes infrastructures du secteur de l'énergie en particulier. La société de 110 ans, qui appartient toujours à ses employés (14 000 dans le monde), a réalisé 5,1 Md$ de CA en 2024 (4,4 Md€). Depuis plusieurs mois, elle déploie une stratégie d'IA qui prend appui sur une diffusion progressive de la connaissance en la matière auprès de toutes ses équipes et sert à mieux partager l'expertise métier. Michael Adams, CDTO (chief digital and technology officer) de Black & Veatch, explique les détails de la démarche.
CIO : Comment l'IA s'intègre-t-elle à votre stratégie d'entreprise ?
Michael Adams : Nous nous concentrons sur trois axes : la sécurité, l'optimisation des ressources et la rentabilité pour nos employés-actionnaires. Face à la demande croissante du marché, notamment en énergie pour les datacenters, nous utilisons par exemple l'IA pour diffuser plus largement les expertises sur ces sujets auprès de l'ensemble de nos ingénieurs, afin de proposer plus rapidement des solutions stratégiques.
Comment mettez-vous cette stratégie en oeuvre ?
Nous travaillons sur la GenAI, l'IA agentique et le MLops et nous les déclinons en 4 piliers. Le premier est l'innovation itérative. Il s'agit de pousser l'adoption des fonctions d'IA intégrées dans les outils de Microsoft dont nous disposons, pour doper ensuite l'intérêt plus global pour la technologie. Le deuxième pilier consiste à miser en priorité sur nos environnements stratégiques en ingénierie, construction, RH, vente et marketing, tout en tirant parti des stratégies de GenAI et d'agentique spécifiques à chacune des plateformes de nos partenaires stratégiques. Nous voulons que les principaux fournisseurs d'IA nous donnent accès à leurs modèles, afin que lorsqu'un employé demande à utiliser Claude, Perplexity AI ou ChatGPT, il puisse passer pour ce faire par une interface utilisateur contrôlée, comme Microsoft 365 Copilot.
L'innovation de rupture à partir de nos propres données cette fois, plus qu'avec l'IA des fournisseurs, constitue notre troisième pilier. Nous disposons en particulier d'une mine de données non structurées en langage naturel accumulée durant 110 ans de documentation de la conception et du déploiement d'infrastructures critiques. Notre nouvelle plateforme BV ASK applique des modèles de GenAI à ces données, pour démocratiser et augmenter l'expertise métier de nos équipes dans toutes les disciplines de l'ingénierie. Nous tirons donc parti de l'IA et de nos données pour créer un effet multiplicateur d'expertise.
Enfin, notre quatrième axe stratégique concerne le MLops et en l'occurrence, l'exploitation de milliards de data points issus de nos grands chantiers, pour entraîner des modèles et ainsi optimiser nos activités. Nous avons déjà des projets avancés pour créer des modèles à variables multiples capables d'anticiper les éléments de succès et de profitabilité d'un projet. Il s'agit d'exploiter, par exemple, des relèves télémétriques sur les équipements sur site, des données issues des wearables de contrôle de la sécurité des employés, du geofencing ou des drones équipés avec de la computer vision. Et plutôt que de refuser des projets prometteurs, nous mettons ainsi en place une boucle de feedback alimentée par l'IA, qui va améliorer nos marges.
PublicitéComment accompagnez-vous vos équipes dans ce déploiement de l'IA ?
J'ai rencontré des DSI qui ont équipé directement tous leurs employés de Microsoft 365 Copilot, avant de constater que l'adoption de l'IA stagnait entre 5 et 10% des effectifs. En ce qui nous concerne, nous avons préféré commencer par diffuser les fonctions les plus pertinentes pour nous de Copilot, afin d'identifier un réseau d'ambassadeurs et d'encourager ensuite une adoption plus large. Nous avons sélectionné quelques cas d'usage pertinents, identifié les profils des utilisateurs potentiels et créé un groupe de pionniers. Puis, nous sommes passés à d'autres cas d'usage et créé un nouveau groupe.
Aujourd'hui, environ 5 000 employés participent à des groupes de travail IA et 97 % d'entre eux utilisent activement nos principales fonctionnalités d'IA. Pour chaque cohorte, nous avons un programme de formations pratiques et de séances d'initiation pour favoriser le développement et l'engagement au sein de la communauté. D'ici quelques mois, nous devrions avoir atteint 7 500 participants au programme et 75% de nos effectifs utiliseront activement la GenAI. Nous leur demandons trois choses : intégrer activement l'IA à leur travail quotidien, participer activement à la vie de la communauté et contribuer positivement à son développement plutôt que d'en être un simple consommateur. Ces groupes de participants permettent non seulement de développer les compétences en IA, mais aussi de favoriser une collaboration interservices d'une ampleur toute nouvelle.
Quels conseils donneriez-vous aux DSI pour trouver le bon équilibre entre innovation en IA et sécurité des données ?
Comme pour Internet ou les réseaux sociaux, l'IA crée une urgence de déploiement dictée par les consommateurs qu'il faut comprendre et exploiter pour gagner en efficacité, mais pour laquelle il faut également prévoir une gouvernance. Lorsque nos équipes arrivent au bureau, elles s'attendent à bénéficier du même accès aux plateformes d'IA pour optimiser leur productivité, que celles qui les accompagnent dans leur vie personnelle.
Mon premier conseil aux DSI serait de sensibiliser les équipes de leur organisation à la nécessité d'innover en mettant en place des garde-fous. Chez Black & Veatch, nous avons ainsi créé un comité de gouvernance de l'IA et lancé plusieurs campagnes de communication, notamment pendant le mois de la sensibilisation à la cybersécurité. Nous avons présenté les expériences immersives que nous avons développées en nous appuyant sur nos données, tout en garantissant leur sécurité. Nous organisons également chaque année un événement consacré à la technologie pour approfondir nos connaissances sur deux grandes questions : pourquoi ces garde-fous sont-ils indispensables ? ; et comment utiliser les outils ? Plutôt que de restreindre l'accès, notre approche consiste à fluidifier le processus et à éviter les frustrations, tout en établissant des directives claires et des contrôles de sécurité sur les données.
Il est également important de mettre en place un processus formel pour développer les compétences en IA au sein de toute l'entreprise. C'est une innovation technologique plus accessible que le métavers ou la blockchain, car elle est concrète. Elle utilise par exemple le langage naturel, ce qui facilite l'innovation. Bien sûr, il faut aussi saisir toutes les occasions de faire évoluer les mentalités. Lorsque des personnes manifestent de l'intérêt pour les outils d'IA, je leur demande de m'envoyer un mail répondant à deux questions : pourquoi l'IA vous intéresse-t-elle ? ; et comment pensez-vous qu'elle améliorera votre travail ? Si la réponse est pertinente, nous les intégrons immédiatement à une promotion. Cela évite toute frustration potentielle et transforme leur enthousiasme en avantage concret : celui d'appartenir à un groupe dans lequel ils peuvent mettre leurs idées en pratique.
Quelle est la principale motivation derrière ce programme de cohortes ?
Le facteur central dans une transformation par l'IA, et dans la société en général, c'est l'humain. Notre programme vise à créer un environnement équitable permettant à tous ceux qui créent chez Black & Veatch de se concentrer sur leur coeur de métier : la création ! Ce savoir-faire nouveau, mais fondamental, partagé par toute l'entreprise, nous permet d'explorer des opportunités plus avancées en matière d'IA. À mesure que les connaissances collectives progressent, le champ des possibles s'élargit pour faire progresser l'intégration de l'IA dans les équipes d'ingénierie, et même sur le terrain. Nous commençons déjà à en constater les effets.
Article rédigé par
Martha Heller, CIO.com, adapté par E.Delsol
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