Stratégie

Transformation numérique des États : l'inclusion des citoyens et la souveraineté en question

Transformation numérique des États : l'inclusion des citoyens et la souveraineté en question
Légende : Le dispositif FranceConnect permet d'utiliser un identifiant unique pour accéder à différents services publics tels que Impot.gouv.fr ou Ameli.

Au-delà de son efficacité technique, la transformation digitale de l'administration ne garantit pas toujours l'accès de tous les citoyens aux services publics ni la souveraineté des services. Le Forum économique mondial rappelle aux États les grands principes à respecter en la matière.

PublicitéSelon le rapport The GovTech Compass: Ten Principles for the Responsible Implementation of GovTech and Digital Public Infrastructure, publié le 5 mai 2026 par le Forum économique mondial (WEF), la transformation digitale des administrations entre dans une phase critique. L'enjeu n'est plus seulement de digitaliser les services publics, mais de garantir que les infrastructures restent inclusives, auditables et souveraines. Un défi qui résonne aussi en France, où les institutions accélèrent leur migration vers le cloud, l'IA et les plateformes mutualisées, tout en restant pour l'instant encore dépendantes d'acteurs américains (voir la conférence CIO sur la souveraineté en France).

Depuis plusieurs décennies, les gouvernements dans le monde entier ont principalement cherché à dématérialiser leurs services, à automatiser les démarches administratives et à fluidifier la relation avec les citoyens. Désormais, selon le rapport du WEF, les questions centrales sont celles de la gouvernance des infrastructures numériques publiques et du service aux citoyens.

Les dix principes pour une transformation réussie

Le document a travaillé sur une "boussole" destinée à guider les décideurs publics dans les arbitrages entre innovation, rapidité d'exécution et intérêt général. Elle s'appuie sur trois grands axes que sont la légitimité, la confiance et la capacité d'exécution qui se déclinent en 10 principes : concevoir les systèmes publics à partir des besoins des citoyens et non des bases de données ; garantir l'inclusion et l'accessibilité ; assurer la transparence des dispositifs technologiques ; encourager le travail collaboratif ; rechercher un bénéfice collectif pour la société ; mettre en place une gestion responsable des données ; explorer toutes les solutions possibles avant de privilégier une réponse numérique ; favoriser un apprentissage continu ; adapter de manière interconnectée les décisions politiques et technologiques ; et enfin, inscrire les projets technologiques dans une logique d'engagement à long terme.

Premier enseignement du rapport, une transformation numérique publique réussie ne peut plus être pensée uniquement depuis l'administration centrale. De nombreux projets publics seraient encore construits aujourd'hui suivant une logique institutionnelle interne, avec des interfaces modernes, mais des processus toujours conçus pour les besoins des administrations plutôt que pour ceux des citoyens. Le rapport insiste ainsi sur la nécessité d'intégrer les populations concernées dès la phase de conception des services numériques. L'exemple du portail rwandais Irembo est cité pour illustrer cette approche. Bien que proposant plus de 100 services administratifs en ligne, il repose sur un réseau d'intermédiaires physiques capables d'accompagner les citoyens éloignés du numérique. En France, la dématérialisation accélérée des démarches administratives continue ainsi d'alimenter les débats sur la fracture numérique. Plusieurs rapports ont déjà alerté sur les difficultés rencontrées par certains publics face à la disparition des guichets physiques.

PublicitéChangement d'échelle

Les gouvernements entrent dans une nouvelle phase de maturité numérique, selon l'analyse du WEF, marquée par la généralisation des identités numériques, des plateformes de données interopérables et de l'IA dans les services publics. Une accélération qui s'accompagne néanmoins de nouveaux risques : l'exclusion numérique, l'opacité algorithmique, la dépendance technologique à des fournisseurs non européens en particulier et la perte de confiance des citoyens. Des dérives qui viennent moins de la technologie proprement dite que des choix organisationnels et politiques opérés lors de la conception et du déploiement des projets technologiques des administrations.

Dans les administrations françaises, la négligence de l'usager associée à la digitalisation des services publics est devenue un sujet particulièrement sensible depuis l'adoption de doctrines comme "cloud au centre" et des débats autour du cloud de confiance. Derrière la modernisation des services publics se pose désormais la question de la maîtrise des infrastructures critiques et des données souveraines tant cette transformation a multiplié l'exposition aux cyberattaques et fragilisé la sécurité des données, comme en témoignent les vols massifs de données personnelles de nombreux français.

L'étude du WEF intervient dans un contexte de forte accélération mondiale du marché des technologies destinées au secteur public. Dans une précédente étude publiée en 2025, le Forum économique mondial estimait ainsi qu'elles pourraient générer près de 10 000 Md$ (8500 Md€) de valeur d'ici à 2034.

Exigence de transparence

La montée en puissance de l'IA dans les administrations pousserait ainsi désormais les États, selon l'analyse du WEF, à renforcer la transparence des SI des administrations. Les citoyens doivent pouvoir comprendre comment une décision automatisée est prise, contester ses résultats et disposer de garanties sur l'usage de leurs données. Le WEF alerte ainsi contre une automatisation guidée uniquement par la recherche de gains de productivité, au risque d'éroder la confiance dans les institutions.

Le rapport insiste également sur la nécessité de construire des infrastructures interopérables et mutualisées afin d'éviter la prolifération de plateformes isolées et l'accumulation de dette technique. Selon le WEF, les administrations les plus avancées privilégient la réutilisation de briques existantes et des déploiements progressifs capables de garantir la résilience des services publics.

Ces recommandations résonnent entre autres en France, où les administrations accélèrent leurs projets d'IA générative, de cloud et de plateformes de données tout en restant fortement dépendantes des grands fournisseurs technologiques américains. L'enjeu dépasse désormais la simple modernisation applicative, il s'agit aussi de préserver la souveraineté numérique, de sécuriser les données sensibles et de conserver une maîtrise durable des infrastructures critiques de l'État.

Un modèle de gouvernance numérique souverain en Europe

Cette dynamique est déjà visible en Europe avec le modèle estonien et son administration quasiment entièrement numérisée. Ou le Danemark et sa gouvernance centralisée autour de son Agence pour le gouvernement numérique. Selon le rapport du WEF, l'approche de Copenhague repose notamment sur une gouvernance transparente des SI publics afin de renforcer la confiance des citoyens. Le rapport cite également l'Ukraine, qui a nommé vice-premier ministre, son ministre de la Transformation numérique afin d'inscrire les projets numériques dans une stratégie politique de long terme et non dans des cycles budgétaires fragmentés. Des exemples qui font écho à plusieurs transformations en cours en France, notamment la généralisation de FranceConnect+, le déploiement du health data hub, la montée en puissance de l'IA générative dans les collectivités, ou encore l'accélération de la stratégie cloud de l'État. Mais ces exemples soulignent aussi une faiblesse régulièrement pointée par les acteurs institutionnels européens, celle de la dépendance technologique vis-à-vis des géants américains.

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