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Oracle, VMware, Microsoft : les DSI ministériels pointent leurs dépendances principales

Oracle, VMware, Microsoft : les DSI ministériels pointent leurs dépendances principales
De gauche à droite, Mathieu Weill (Intérieur), Audran Le Baron (Éducation nationale) et Yves Billon (ministères économiques et financiers), lors de leur audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale.

Devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, les DSI de Bercy, de l'Education nationale et de l'Intérieur indiquent les éditeurs qui sont dans leur viseur et pour lesquels ils travaillent à des alternatives. Appelant, sur la suite Microsoft, à une initiative interministérielle.

PublicitéAuditionnés par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances numériques, trois DSI de ministères clefs - l'Intérieur, l'Economie et les Finances ainsi que l'Education nationale - n'ont pas fait mystère des éditeurs qu'ils ciblent et pour lesquels des programmes de migration sont d'ailleurs parfois entamés. « Le premier d'entre eux, c'est Oracle, la technologie utilisée pour les services d'identité et de messagerie, même si c'est une technologie en cours de remplacement, et pour les serveurs d'application. En matière de base de données, nous avons une adhérence avec DB2 d'IBM, un second acteur dont nous souhaiterions sortir à moyen terme », explique ainsi Audran Le Baron, directeur du numérique pour l'éducation au ministère de l'Éducation nationale, devant la commission d'enquête présidée par Philippe Latombe, le 9 avril.

Avec, pour Oracle, une facture annuelle d'un peu plus de 1 M€ par an. « Nous avons dû, contraints et forcés par l'éditeur, recourir à un nouveau contrat EULA en fin d'année dernière, de façon non prévue dans le budget », reconnaît Audran Le Baron. Pour un peu plus de 3 M€ sur 3 ans. « Et c'est la fenêtre temporelle que nous nous sommes fixés pour drastiquement réduire le nombre de licences actives dans le SI et rabaisser les coûts de licences versés à cet éditeur, très agressif en matière tarifaire. » L'Education nationale est ainsi en train de déployer une offre nationale de messagerie s'appuyant sur Zimbra, soit 1,5 million de boîtes de messagerie, en lieu et place des messageries académiques Oracle. « Ce qui en ferait la messagerie professionnelle libre la plus importante d'Europe, pour un coût de maintien en conditions opérationnelle que nous évaluons à 2 euros par boîte et par an », détaille Audran Le Baron. 420 000 boîtes, soit environ un tiers du projet, ont été ouvertes à ce stade.

VMware : adhérence maximale

Le DSI de l'Education nationale reconnaît que la situation est plus complexe avec un autre éditeur source de crispations ces derniers mois : VMware. « Nous avons à la fois l'avantage et l'inconvénient de recourir à la technologie VMware dans l'ensemble de la stack technologique, souligne Audran Le Baron. Avantage, car nous n'avons pas été de ce fait affecté par le changement de politique tarifaire de l'éditeur. Et ce choix nous permet d'opérer un cloud interne avec une économie de moyens humains, sans comparaison avec le nombre de ressources nécessaires pour faire tourner un cloud sur des technologies libres. » Le revers de la médaille, c'est évidemment la complexité de toute trajectoire de sortie, reconnaît le DSI, qui dit dépenser 2,5 M€ par an sur les technologies rachetées par Broadcom.

PublicitéLimiter le périmètre confié à Oracle et VMware : des priorités qu'on retrouve à Bercy, où Yves Billon, chef du service du numérique au secrétariat général des ministères économiques et financiers, pointe, lui aussi, les deux éditeurs, sans oublier Sas Institute. « Sur Oracle, où nous sommes depuis longtemps en difficulté au niveau interministériel », souligne le DSI devant la commission d'enquête. Et de signaler que la sortie de cette dépendance induit des risques techniques, sur des bases de données majeures, reliées à des échéances clefs, comme la campagne de déclaration d'impôts. « Le sujet Oracle est un sujet d'attention permanent », reprend Yves Billon, qui dit regarder avec attention le calendrier de sortie de cette technologie.

Sas et VMware : des pratiques « carnassières » qui rompent la relation

Deuxième cas mis en avant par Yves Billan : celui de l'éditeur d'outils statistiques Sas, sur lequel l'Insee - un utilisateur majeur de cette technologie - a tiré un trait en fin d'année dernière. « L'éditeur ayant des approches un peu carnassières, ça s'est terminé par une décision ministérielle de sortie, résume Yves Billon. Même s'il reste aujourd'hui quelques factures Sas, la décision de migration vers R et Python est très importante face à un éditeur dans lequel on ne pouvait plus avoir confiance. » Un exemple que le DSI rapproche de celui de VMware, même si, selon lui, cette dépendance a été bien maîtrisée au sein de son administration, l'impact des changements de politique commerciale de l'éditeur étant limité. « De la même façon que Sas nous a écoeurés par ses pratiques, nous sommes face à un partenaire commercial qui ne semble pas concerné par notre ressenti et nos déclarations », tacle Yves Billon. Et d'indiquer travailler sur la sortie de cette technologie, notamment avec le logiciel libre ProxMox.

Pour Mathieu Weill, directeur de la transformation numérique (DTNUM) au ministère de l'Intérieur, le remplacement d'Oracle apparaît également comme une priorité. « Cela fait 5 à 6 ans que nous n'avons plus de nouveaux projets avec cet éditeur et nous visons l'extinction [de ses technologies]. Même si quelques gros systèmes tournent encore sur cette base de données », détaille-t-il. Pour le DSI, la gestion des dépendances technologiques est une course de fond, qui doit trouver sa place dans un exercice budgétaire annualisé. « Si on a une vision à 5 ou 10 ans, un investissement de transition vaut la peine », assure-t-il. Selon lui, la réponse aux dépendances technologiques est de trois ordres : le recours aux standards d'abord, via des cadres de cohérence techniques et la structuration des marchés publics, les clauses de réversibilité, « qui, en pratique, masquent des opérations parfois longues et coûteuses », et l'identification de sources alternatives. « Par exemple, sur le cloud interministériel, nous travaillons sur des plateformes en logiciels libres avec le soutien de l'éditeur Red Hat. Mais la prochaine région cloud que nous allons déployer avec l'Agence du numérique des forces de sécurité intérieure, reposera sur un autre éditeur, tout en conservant l'interopérabilité, pour partager nos risques », dit le DSI, qui précise que ces stratégies impliquent, à court terme au moins, des coûts supplémentaires. « Il faut faire connaître la valeur que [ces investissements] dégagent pour que cela devienne des réflexes au sein de l'appareil d'Etat », souligne Matthieu Weill.

Microsoft : un cas à traiter « au niveau interministériel »

Oracle, VMware certes, mais quid de Microsoft, souvent à la source des polémiques les plus marquantes ces dernières années (notamment à l'Education nationale) ? DSI de ce ministère, Audran Le Baron indique que les usages des technologies Microsoft, qui concernent les agents ministériels eux-mêmes (soit 40 000 postes), représentent 2,4 M€ par an, la rue de Grenelle n'utilisant pas les fonctions collaboratives de Microsoft mais seulement un socle Windows et Office. « Il n'y a pour ainsi dire pas d'adhérence de nos applications métiers au poste de travail Windows, à l'exception de quelques outils bureautiques comme le parapheur électronique », assure Audran Le Baron. Selon lui, le sujet du remplacement éventuel de ce socle par une alternative « est une question qui doit être traitée au niveau interministériel : il ne s'agit pas là tant d'une question technique, que d'une question d'usage. Nous avons besoin de soutien politique. »

Matthieu Weill souligne l'importance de ce sujet du collaboratif. Car, quelles que soient les consignes passées par les DSI, « l'information sensible est là et il y a un acteur ultra-dominant sur le marché. Par conséquent, il est indispensable de créer au moins une alternative crédible, offrant une bonne expérience utilisateur et qui ne soit pas une réplique exacte de ce que fait l'acteur dominant », dit-il, plaidant pour une initiative à l'échelle européenne, « sans doute la seule qui puisse fonctionner ».

Open Source : cuisine et dépendances

Pour les ministères économiques et financiers, Yves Billon souligne combien les ruptures technologiques peuvent mettre en péril les stratégies de sortie sur ce type de solutions : « Microsoft Office, on pensait pouvoir avoir sa peau vers le milieu des années 2010, puis il y a eu une rupture avec Office 365, qui est une rupture de service. LibreOffice n'a pas suivi. L'expérience utilisateur et cloud d'Office365, on ne l'a pas » avec cette solution Open Source. Une remarque d'autant plus justifiée que l'IA s'intègre de plus en plus profondément dans la suite collaborative du premier éditeur mondial, annonçant une nouvelle rupture d'usages. « Si, dans les différents segments de la chaîne de valeur de l'IA, on reconstruit une situation aussi concentrée que sur les suites collaboratives ou les bases de données, l'ampleur de nos dépendances sera encore plus forte », prévient Matthieu Weill.

Sans surprise, le logiciel libre - prisée par les trois ministères interrogés par les députés - est revenu comme une des pistes les plus concrètes pour limiter les dépendances technologiques de l'Etat. Mais pas comme une solution magique. « Ce n'est pas parce que c'est du logiciel libre qu'il n'y a pas de risques ou de questions de dépendance, y compris sur la composition des équipes assurant le coeur des développements, équipes qui peuvent être plus ou moins étroitement liées à des régimes étrangers, souligne Matthieu Weill, du ministère de l'Intérieur. Même au sein de l'Etat, nous avons eu des expériences difficiles sur des projets menés en logiciels libres et partagés en tant que communs numériques, projets pour lesquels nous avons manqué de continuité dans l'action. » Et de citer le cas d'une messagerie interministérielle, portée à la fin des années 2010 par la Dinsic (le service qui a précédé l'actuelle Direction interministérielle du numérique), mais dont elle s'est progressivement désengagée. « Nos équipes ont perdu entre un an et demi et deux ans du fait de ce changement de stratégie pour remplacer une messagerie obsolète », regrette le DSI.

Fragilité de la filière industrielle

De son côté, Yves Billon pointe la difficulté à identifier des alternatives françaises et européennes répondant aux attentes de performances et de continuité de grandes administrations comme Bercy. « Nous avons des ministres qui sont très attentifs à essayer de redévelopper cette filière industrielle. Mais, aujourd'hui, nous faisons surtout face à des PME et nous avons du mal à saisir le modèle qui permettrait d'avoir en face de nous de vrais partenaires ETI, de 2000 à 3000 personnes, avec qui nous pouvons travailler sereinement », dit-il. Une difficulté des acteurs français et européens à parvenir à une échelle suffisante qui « fragilise la relation de confiance », assure le DSI des ministères économiques et financiers.

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