Open source : quand les DSI (re)découvrent une des clefs de leur indépendance
Confrontés au besoin de retrouver de l'indépendance par rapport aux fournisseurs majeurs, les DSI redécouvrent les vertus de l'open source. Y compris au sein du secteur privé. L'exemple de la Chine montre que le modèle peut favoriser un rattrapage technologique des Etats-Unis.
Publicité« Il faut que j'envoie une boîte de chocolats à Donald Trump, car il a été un formidable VRP de l'open source ». La saillie, signée de Florian Caringi, responsable adjoint data et open source du groupe BPCE, dit bien l'humeur du moment. Si dès le début des années 2000, ce mode de diffusion du logiciel avait été identifié par les DSI comme un levier leur permettant d'échapper aux situations monopolistiques de grands éditeurs - Microsoft en premier lieu -, il a traversé un long hiver, éclipsé par la percée des services cloud et SaaS. Jusqu'à ce que le VRP Trump remette donc le dossier sur le haut de pile pour les décideurs français et européens, secteurs public et privé confondus.

« Nous sommes régulièrement sollicités pour partager notre expérience, notamment sur la bureautique », indique Nathalie Soulage, sous-directrice du service systèmes d'information de la DGFiP.
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Privilégiant le modèle open source à chaque fois que c'est possible, la Direction générale des finances publiques (DGFiP) constate ainsi un regain d'intérêt d'autres organisations pour le sujet : « nous sommes régulièrement sollicités pour partager notre expérience, notamment sur la bureautique », indique Nathalie Soulage, la sous-directrice du service systèmes d'information de cette administration. Après de premiers projets aux débuts des années 2000 autour de Linux sur serveurs, cette administration de 90 000 personnes - dont 5 000 à la DSI - a, en effet, migré vers des composants open source pour la messagerie et la bureautique (Thunderbird et LibreOffice). Au passage, Bercy a également adopté l'annuaire open source Samba, contribuant au passage à son industrialisation. « Le composant permet ainsi de gérer plus de 100 000 postes, précise Nathalie Soulage. Et cette contribution est aujourd'hui intégrée aux dernières versions du logiciel. » Au sein de l'Etat, la DGFiP apparaît comme un interlocuteur assez naturel sur l'open source, cette administration portant le marché interministériel de support et de veille sur le sujet, initié dès le début des années 2000.
Structurer les démarches d'acquisition et de contribution
Si la sphère publique a historiquement montré l'appétit le plus solide pour le modèle open source, les récentes tensions géopolitiques - et les questions de continuité de services qu'elles soulèvent - poussent aussi les DSI du privé à reconsidérer cette option. Ou à mieux en structurer les usages, comme c'est le cas au sein du groupe BPCE, avec la création d'une expertise centralisée en fin d'année dernière, aux côtés du centre d'excellence data. « Le momentum autour des sujets de souveraineté et d'indépendance technologique est assez fort. La volonté du groupe était de se donner des armes, et de structurer la mission open source lancée en 2021-2022 », raconte Florian Caringi.
PublicitéLe groupe bancaire a également adhéré au Tosit, une association de soutien à l'open source regroupant de grandes organisations publiques et privées, et mis sur pied son Github pour partager certains de ses développements. En créant une équipe centralisée, selon le responsable, « l'idée est de formaliser les démarches permettant d'acquérir des composants open source et de reverser des développements à la communauté, mais aussi de travailler sur la dynamique d'Innersource interne », soit l'adoption des pratiques de développement open source et l'établissement d'une culture de même inspiration au sein de l'organisation.

Florian Caringi, responsable adjoint data et open source du groupe BPCE : « nous aurons des choses à annoncer très rapidement sur des remplacements d'éditeurs propriétaires ».
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Si Florian Caringi indique travailler à la création de cette culture commune - via notamment une journée de lancement de l'équipe centrale et des points de veille réunissant entre 60 et 80 personnes -, les objectifs sont bien concrets pour le groupe bancaire. Car l'objectif de l'équipe centralisée - pour l'instant composée de trois personnes - est bien « de faciliter les déploiements à l'échelle » de composants open source, offrant une réelle résilience dans le temps « via des communautés d'usage ». « Nous aurons des choses à annoncer très rapidement sur des remplacements d'éditeurs propriétaires », assure Florian Caringi. Et ce dernier dit également noter une croissance des adhésions aux Tosit, dont il est par ailleurs le vice-président : « beaucoup d'organisations faisaient déjà de l'open source sans forcément adhérer, mais on constate aujourd'hui une volonté de structurer la démarche et de s'allier. »
« L'open source est vertueux pour faire écosystème »
Un intérêt croissant des organisations qui aura toutefois besoin d'un appui politique s'inscrivant dans la durée, soulignent Gilles Babinet, auteur et entrepreneur dans le numérique, Digital Champion de la France auprès de la Commission européenne, et Vincent Champain, directeur digital et DSI de Framatome. En se basant sur les conclusions d'un récent rapport de l'Observatoire du long terme, dont le premier est le secrétaire et le second le président, les deux experts pointent l'exemple de la Chine. « Un challenger très distancié au tournant des années 2000, note Gilles Babinet. Or, aujourd'hui, la Chine talonne les Etats-Unis dans le développement de l'IA. »

Gilles Babinet, Digital Champion de la France auprès de la Commission européenne : « si on veut faire écosystème, l'open source est évidemment vertueux. »
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Un rattrapage qui ne doit rien au hasard. « Evidemment, cela passe par de l'investissement, reprend le représentant de la France du numérique auprès de la commission. Mais d'autres facteurs sont également très importants : l'échelle - on développe des technologies pour au moins 1,5 milliards de Chinois sans compter les pays appartenant à la sphère d'influence de ce pays - et un certain nombre de pratiques alternatives, comme l'open source. Le raisonnement, c'est que si on veut faire écosystème, l'open source est évidemment vertueux. »
Des décennies d'effort, non des années
Une stratégie qui peut être transposable à l'Europe, d'autant que les thématiques de résilience et de souveraineté concernent un grand nombre de pays. « Les questions de souveraineté étaient marginales il y a 20 ans, réservées à quelques entreprises de la défense et du nucléaire. Elles se posent désormais à tous, ce qui crée un marché pour des substituts », souligne Vincent Champain. Selon Gilles Babinet, l'Europe doit « détecter les éléments de différenciation et construire sur ceux-ci un écosystème devenant peu à peu autonome ». Ce qui suppose une stabilité des politiques dans le temps. « C'est le facteur numéro un. Et c'est une temporalité qui s'exprime en décennies, pas en années », reprend le Digital Champion, qui juge les premiers efforts des différents pays membres de l'UE « un peu désordonnés ».

Vincent Champain, directeur digital et DSI de Framatome : « la première leçon (du rattrapage chinois, NDLR), c'est que c'est une orientation qu'il faut maintenir sur 25 ans. »
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Une antienne que reprend Vincent Champain, le président de l'Observatoire du long terme : « la première leçon (du rattrapage chinois, NDLR), c'est que c'est une orientation qu'il faut maintenir sur 25 ans. La seconde, c'est qu'il faut construire un chemin. » Autrement dit, une voie évitant un affrontement direct avec les géants de la tech. Une voie que permet de dessiner l'open source, selon lui, « d'autant plus que quand on investit dans l'open source, la question de la localisation du siège du bénéficiaire ne se pose pas : un vrai atout au sein de l'Union européenne ».
Visionnez les vidéos de nos intervenants (sur abonnement) :
- Florian Caringi, Responsable adjoint Data & Open Source, Groupe BPCE
- Nathalie Soulage, Adjointe du chef de service SI de la DGFIP
- Gilles Babinet, Entrepreneur et Président de la Mission CaféIA et Vincent Champain, Digital Business Leader & Developer, Framatome
Article rédigé par
Reynald Fléchaux, Rédacteur en chef CIO
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