Stratégie

IA : France Travail n'a pas chômé, mais n'a rien gagné

IA : France Travail n'a pas chômé, mais n'a rien gagné
Les deux programmes IA de France Travail lui ont permis d’industrialiser les déploiements : la mise en production d’un nouveau cas d’usage s’effectue désormais en moyenne en quatre mois. (Photo : France Travail)

Démarrés il y a près de 10 ans, les programmes IA de France Travail ont donné naissance à plusieurs applications largement déployées en production. Pourtant, les gains commencent tout juste à compenser les investissements, selon la Cour des comptes.

PublicitéFrance Travail n'a pas attendu ChatGPT pour s'intéresser à l'intelligence artificielle. L'opérateur, qui a remplacé Pôle emploi depuis le 1er janvier 2024, a déployé son premier outil d'intelligence artificielle en 2015, avec La bonne boîte développée sur une idée d'un conseiller pour faciliter l'identification des entreprises à fort potentiel d'embauche. Depuis, deux plans pluriannuels de développement de l'IA se sont succédé (Intelligence emploi entre 2019 et 2022 et Data IA depuis 2024), aboutissant au déploiement en production de 27 cas d'usage selon un décompte d'avril 2025 (sur 87 initiatives identifiées, lancées avec cette technologie).

« Le premier programme avait essentiellement pour ambition d'installer durablement l'intelligence artificielle au sein de l'établissement alors que le second vise à inscrire l'IA comme un moyen de revisiter les actes métiers et participer à la transformation en profondeur de l'opérateur », résume la Cour des comptes, dans un rapport dédié à ce sujet. Pour la juridiction financière, France Travail poursuit avec ces programmes un objectif central : automatiser certaines tâches répétitives et réduire les irritants « afin de libérer du temps pour les conseillers ». Une priorité qui domine celle axée sur l'accompagnement des chômeurs, comme en témoigne la répartition des cas d'usage.

120 M€ de gains pour 108 M€ d'investissement

Si la démarche semble logique pour une administration qui a reçu plus de 33 millions d'e-mails et près de 32 millions d'appels en 2023, elle met toutefois du temps à porter ses fruits, comme le constate la Cour des comptes. Car, malgré ces efforts sur une décennie, les bénéfices constatés - « en retenant une estimation basse des coûts de développement et une estimation haute des gains réalisés depuis 2017 », selon la Cour des comptes - viennent tout juste compenser les investissements consentis. En s'appuyant sur les éléments transmis par France Travail, la Cour des comptes estime que l'opérateur a ainsi engagé sur l'IA un budget de 108 M€ sur la période 2017-2025, soit à titre de comparaison 60% de plus que le ministère de l'Economie et des finances. Pour des gains évalués à 120 M€, en additionnant les ETP (équivalents temps plein) redéployés sur d'autres missions, les charges de travail évitées et le remplacement de solutions logicielles tierces. Autrement dit, France Travail vient tout juste d'atteindre un ROI. Dix ans après La bonne boîte et sept ans après le lancement d'Intelligence emploi.





Sylvain Poirier, directeur associé en charge du programme data et IA de France Travail, sur notre plateau au printemps dernier : « la data et l'IA chez France Travail, ce n'est pas nouveau. Cela fait 10 ans que nous investissons sur ce sujet ».

PublicitéAu passage, la Cour des comptes adresse quelques coups de griffe à l'opérateur. L'absence de vision globale en coûts complets sur les moyens alloués à l'IA, tout d'abord. La part trop importante de l'externalisation chez France Travail (72% en moyenne sur les projets de développement), ensuite. Ou encore des faiblesses méthodologiques sur le calcul des gains, en particulier les gains indirects qui concentrent l'essentiel des bénéfices que revendique France Travail.

4 mois pour mettre en production un cas d'usage

Les raisons de ce retour sur investissement tardifs sont désormais connues des professionnels de la data et de l'IA. Echec de certaines initiatives, difficultés à estimer les gains réels lors des phases de pilote, adoption très progressive par les utilisateurs (si 73% des agents considèrent que l'impact de l'IA sur leurs activités est positif, ils ne sont que 9% à l'utiliser chaque jour) ou encore besoin de structuration de la donnée. Selon la Cour des comptes, ce dernier point était d'ailleurs la principale faiblesse du premier programme IA de France Travail (2019-2022), la dénomination du second (Data IA) portant d'ailleurs « la marque de la priorité désormais accordée à la gouvernance de la donnée ». Des efforts qui ont porté leurs fruits, via la mise en oeuvre d'une plateforme (Fabrique Data IA), qui permet désormais à France Travail de déployer un nouveau cas d'usage en 4 mois. Contre un an et demi en 2019.

Enfin, les gains potentiels sont limités par le caractère sensible d'un recours à l'IA dans les domaines de l'indemnisation des demandeurs d'emploi et de la lutte contre la fraude, « en raison des risques d'erreur générés par la complexité grandissante de la réglementation d'assurance chômage et des potentielles conséquences sur les droits des personnes », souligne le rapport. De ce fait, France Travail opte pour l'instant pour la prudence dans ces domaines. La Cour des comptes incite toutefois l'opérateur à lancer une étude sur une solution d'IA pour informer les usagers de leurs droits à indemnisation, besoin générant un important volume de sollicitations des services de l'opérateur.

Economiser 780 ETP avec l'IA

Car France Travail n'a guère d'autre choix que d'accentuer les usages de la technologie, celle-ci figurant parmi les leviers identifiés par l'opérateur pour atteindre son objectif d'efficience, fixé en septembre dernier à près de 3 200 ETP économisés d'ici 2027. Certes, comme l'écrivent les auteurs du rapport, les gains provenant des déploiements de l'IA devraient « augmenter au cours des prochaines années », du fait de l'expérience acquise par France Travail sur cette technologie et de l'intensification des usages. L'opérateur estime que l'IA doit contribuer à hauteur de 779 ETP à son objectif d'efficacité. Un gain provenant à près de 80% de trois cas d'usage : l'aide rédactionnelle avec ChatFT (226 ETP), la préparation d'entretiens avec les demandeurs d'emploi via Neo (241) et l'alimentation simplifiée de la gestion documentaire depuis les 65 millions de documents par an que reçoit France Travail avec Panoptes (157 ETP).

Là encore, on retrouve une caractéristique classique des programmes d'IA : l'essentiel des gains se concentrent sur quelques cas d'usage. Sauf que, comme le note la Cour des comptes, les applications mises en avant par France Travail « ont évolué dans les différentes étapes de définition du plan d'efficience ». Preuve de la difficulté à estimer en amont les bénéfices réels de tel ou tel cas d'usage. Même avec l'expérience.

En complément :

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