En montagne comme en entreprise, la vérité d'un digital ledger défie les tempêtes
L'ascension d'un volcan comme le Cayambe en Équateur, en pleine tempête de neige, ressemble finalement beaucoup à la gestion d'une supply chain mondiale. Dans les deux cas, il faut des équipes d'experts décentralisées, comme les cordées d'alpinistes, et des registres de données partagés qui font office de vérité unique lors des prises de décision.
PublicitéLes entreprises d'aujourd'hui ont souvent tendance à privilégier les structures de commandement et de contrôle centralisées. Or, dans les situations critiques, qu'il s'agisse d'une panne de courant pendant l'ascension d'un sommet andin ou de la survenue d'une source inattendue d'instabilité de la supply chain mondiale, la centralisation constitue un point de vulnérabilité. Pour gérer la complexité et les risques dans de tels contextes, il est indispensable de se tourner vers une architecture en réseau décentralisée.
Tempête en camp d'altitude
À l'occasion de l'ascension du volcan Cayambe en Équateur à laquelle j'ai participé, protégés derrière les murs de pierre d'un refuge durant une tempête de neige, notre guide principal a finalement décidé de poursuivre malgré les conditions. Pour autant, nos guides ne nous dictaient pas la marche à suivre à chaque étape comme dans une structure hiérarchique traditionnelle, dans laquelle l'information doit remonter jusqu'au sommet pour qu'une décision soit prise, puis redescendre afin d'être mise en oeuvre.
L'expédition a plutôt fonctionné comme un ensemble de cordées. Chaque guide, compétent dans son domaine, disposait de l'autonomie nécessaire pour prendre des décisions en temps réel en fonction du terrain. En répartissant ainsi les responsabilités, une telle expédition devient plus modulable. Chaque équipe opère indépendamment, mais reste synchronisée grâce à une « vision » partagée de la montagne et de son état à un moment donné. Nous avons poursuivi l'expédition par une ascension difficile, avec 450 mètres de roche à découvert, balayés par les éléments et comme seule visibilité les lumières de la troisième équipe qui scintillaient à plusieurs centaines de mètres et les crépitements de la radio. À travers ces grésillements, j'entendais les voix étouffées des guides qui discutaient des positions, des dangers et des itinéraires. Même dans l'isolement de la tempête, je savais que nous étions connectés.
Un récit partagé
Nous avons atteint seuls le glacier. J'ai enfilé mon harnais, chaussé mes crampons et me suis encordé. Une fois la sécurité de l'équipe vérifiée deux fois, nous avons disparu dans l'obscurité. Rapidement, la distance entre les différentes cordées s'est accrue jusqu'à ce que je ne vois plus les autres. Mon guide et moi avons trouvé notre rythme, la corde restant tendue entre nous. Cet après-midi-là, nous nous sommes retrouvés pour déjeuner. Chaque participant à l'expédition a raconté son expérience. Les récits ont été mis en perspective et une image complète de la montagne s'est progressivement dessinée. Nous avons ensuite diffusé notre récit sur notre « cybercast » pour le partager avec le monde entier.
La décision de faire demi-tour a été enregistrée, non seulement dans ma tête, mais aussi dans le stockage collectif de l'équipe. C'est là l'essence même de l'immuabilité. Dans un DLT (distributed ledger technologies), une fois qu'un événement est vérifié et ajouté au « bloc » ou au parcours du jour, il ne peut plus être ni modifié ni effacé. Il devient partie intégrante d'une chaîne d'événements permanente et auditable, constituant ainsi une « source unique de vérité » pour l'ensemble de l'organisation.
PublicitéUn journal distribué de l'activité
Aujourd'hui encore, l'organisation d'une expédition me fascine. Chaque guide fait autorité sur sa cordée et travaille de manière autonome tout en restant coordonné avec les guides des autres cordées. Ainsi, le guide principal ne prend pas toutes les microdécisions, mais les délègue aux « noeuds », ces guides sur le terrain, qui agissent au mieux en fonction de leur situation. Les expériences de chacune des équipes, une fois réconciliées, constituent la « vérité » du voyage.
C'est précisément ainsi que fonctionne un registre digital (digital ledger). En entreprise, ce journal distribué peut être réparti entre différents systèmes et bases de données. À l'instar de nos cordées, les différentes organisations ou les différents services (clients, fournisseurs, acheteurs, production) sont propriétaires de leur partie du dataset, ils travaillent de façon indépendante, mais ensemble. Et ils génèrent ainsi un registre unique de référence.
Mécanismes de consensus en environnement à forte entropie
Le défi majeur de tout système distribué, qu'il soit numérique ou humain, consiste à trouver un consensus. La façon dont de multiples acteurs indépendants s'accordent sur la même version de la vérité et maintiennent un historique des transactions est une fonction essentielle. Le protocole permet de synchroniser les transactions entre différents systèmes, que ce soit au sein de fonctions internes ou avec des partenaires commerciaux externes, offrant ainsi une vision globale de la chaîne de valeur.
Dans un digital ledger, on trouve la « vérité » grâce à deux méthodes principales, que j'ai toutes deux observées lors de mon ascension :
1. Le consensus synchronisé : nos guides communiquaient des mises à jour régulières par radio afin de garantir que les informations soient diffusées en temps réel à toutes les équipes. La réconciliation de ces informations tout au long de la journée vaut « proof of work », validant le fait que les tâches enregistrées ont bien été réalisées.
2. Le protocole de la rumeur : Avec cette méthode de communication alternative, les guides discutent des itinéraires et des risques avec les autres équipes lorsqu'ils se croisent. L'information circule ainsi d'une équipe à l'autre. Dans le cas d'un digital ledger, il ne s'agit pas de circulation d'un bruit de couloir avec une information qui se dégrade au fil du temps, mais de la synchronisation rapide et directe de l'information qui garantit que chaque système contient à terme les mêmes données exactes.
En 2026, nous assistons à une évolution de ces méthodes au-delà du seul consensus, avec l'introduction de cette « proof of work » qui rend les modèles asynchrones plus résilients. Reprenons l'exemple du Cayambe : le consensus synchrone peut intégrer une forme de tolérance aux incidents, aux problèmes, permettant au réseau de parvenir à un accord même si certains « noeuds » (les alpinistes) sont hors ligne ou envoient des signaux contradictoires. Pour aller plus loin, la protocole de la rumeur peut être étendu pour conserver l'historique des échanges sous forme de Directed acyclic graph (DAG) (un graphe dans lequel les liens entre les objets sont fléchés, associés à une direction). Contrairement à une chaîne linéaire, un DAG permet la survenue simultanée de plusieurs événements. En montagne, cela signifie que l'équipe A peut gérer un éboulement pendant que l'équipe B traverse un glacier, et que les deux opérations sont synchronisées dans le registre principal sans que l'une n'ait besoin d'attendre la fin de l'autre.
La confiance collective
Nos comptes-rendus et journaux de bord consignent et verrouillent les informations de la journée. Les déplacements entre les camps et le sommet sont codifiés en blocs d'informations, agencés pour former une chaine des événements. Si quelqu'un tentait de modifier le récit du deuxième jour, celui-ci ne correspondrait plus à la réalité de cette journée. Or, dans une blockchain, avec un digital ledger, ces data sont chiffrées et séquencées afin que l'historique d'une transaction soit permanent et vérifiable par tout participant à tout instant. De ce fait, les transactions ne peuvent ni être supprimées ni modifiées.
Pourquoi est-ce important pour les dirigeants ? En adoptant une approche digital ledger, les entreprises peuvent créer un flux de valeur distribué grâce à des registres tenus par des prestataires externes, des clients et des fournisseurs, ce qui accélère leur activité. Cela inclut :
- Flexibilité et agilité : grâce aux digital ledgers, les organisations passent de systèmes monolithiques à des systèmes composables construits sur des microservices orchestrés.
- Transparence radicale : chaque partie prenante a accès à un même enregistrement en temps réel d'informations exactes. Cela peut même inclure des informations provenant de partenaires commerciaux externes, tels que des clients ou des fournisseurs, créant ainsi un flux de valeur entièrement intégré et composable.
- Résilience opérationnelle : Si un « noeud » (un fournisseur ou un bureau régional) tombe en panne, le reste du réseau maintient l'intégrité des données.
- Réduction des frictions : la confiance est intégrée au sein même de l'architecture du système, plutôt que de dépendre d'audits manuels et de vérification par un tiers.
Un registre digital repose finalement moins sur le code sous-jacent que sur une philosophie de confiance collective. Qu'il s'agisse de naviguer dans la « death zone» d'une montagne ou de naviguer dans les complexités d'un marché mondial, la vérité est plus solidement ancrée lorsqu'elle n'appartient pas à un seul décideur, mais à tous ceux qui ont le courage de participer à l'aventure.
Article rédigé par
Jason Brady (adapté par Hanna Elgodjam)
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