Stratégie

Dépendance numérique : Henri Verdier dresse un premier constat assez noir

Dépendance numérique : Henri Verdier dresse un premier constat assez noir
« L’indépendance absolue n’existe pas. Nous devons plutôt rechercher des situations d’équilibre dans les rapports de force pour ne pas être traités comme des quantités marginales », dit Henri Verdier, auditionné le 10 mars dernier. (Photo : D.R.)

L'ex-DSI de l'État et ambassadeur pour le numérique Henri Verdier ouvre le bal des auditions de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances nées du numérique. Et pose un premier diagnostic.

PublicitéL'Assemblée nationale vient d'ouvrir les auditions de sa commission d'enquête sur les « dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique », chargée d'évaluer les risques que ces dépendances font peser sur l'indépendance de la France. Première personnalité auditionnée le 10 mars, Henri Verdier, ancien directeur interministériel du numérique, ancien ambassadeur pour le numérique et actuel directeur général de la fondation Inria, livre son analyse des fragilités françaises et européennes. Un premier diagnostic, devant la commission, présidée par le député Philippe Latombe.

La dépendance numérique n'est plus un simple débat technologique, mais peut avoir des conséquences très concrètes. Début 2025, le magistrat français Nicolas Guillou, juge à la Cour pénale internationale, s'est ainsi retrouvé privé en quelques heures d'accès à plusieurs services numériques du quotidien, d'Uber à Amazon, après des sanctions américaines faisant suite à sa décision d'approuver un mandat d'arrêt à l'encontre du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. Un cas qui jette une lumière crue sur la vulnérabilité des utilisateurs européens aux décisions unilatérales de l'Administration américaine dans un environnement dominé par les grands acteurs technologiques d'outre-Atlantique.

« Le plus grand sujet de la décennie numérique »

Selon Henri Verdier, ce sujet de la dépendance est « peut-être le plus important de la décennie numérique. » Car, pour l'ancien responsable de la stratégie numérique de l'État, la dépendance française ne se limite pas aux logiciels ou aux plateformes. Elle touche l'ensemble de la chaine technologique. « Notre dépendance est bien plus large que la simple dépendance à l'achat logiciel, elle touche le hardware, nos capacités cyber, des infrastructures critiques », ajoute Henri Verdier. Autrement dit, la question est multiple, et ne saurait donc recevoir une solution unique. Le directeur général de la fondation Inria regrettant au passage la focalisation du débat public sur la seule question du cloud.

Cette dépendance concerne ainsi également les infrastructures physiques qui structurent l'économie numérique. Selon lui, près de 80% de nouveaux câbles sous-marins transportant les flux mondiaux de données sont aujourd'hui posés par les Gafam, ce qui renforce leur rôle stratégique dans la circulation de l'information. Dans ce contexte, les plateformes dominantes, moteurs de recherche ou réseaux sociaux agissent comme des 'gatekeepers' contrôlant des positions centrales dans les chaînes de valeur numériques. « Un certain nombre d'entreprises françaises sont en passe de devenir des sous-traitants d'industries dont la valeur ajoutée se déplace vers le numérique ou l'IA et qui vont réauditer les tarifs à leurs profits », assure l'ex-DSI de l'État, partant de l'exemple des livreurs Deliveroo qui ont vu leur salaire horaire plonger de 35% en deux ans.

PublicitéFaire levier sur les communs

Au-delà de la seule économie numérique, cette dépendance peut également fragiliser la capacité d'action des États, notamment lorsque l'accès aux services numériques devient un levier de pression politique ou économique. Et, pour Henri Verdier, « il ne suffit pas de changer la nationalité du tyran pour dire que tout est réglé ». L'ancien ambassadeur pour le numérique, entre 2018 et 2025, rappelle ainsi l'importance des communs numériques dans les stratégies de souveraineté. Les logiciels libres, les communs ou encore les plateformes collaboratives, comme OpenStreetMap ou Wikipedia constituent, selon lui, un levier stratégique pour s'affranchir de dépendances néfastes à des États ou acteurs tiers. S'ils ne garantissent pas un contrôle total des infrastructures, ils empêchent qu'un acteur unique puisse en verrouiller l'accès ou en capter la valeur.

Pour les États et les organisations publiques, soutenir ces écosystèmes notamment via l'achat public ou le financement peut ainsi devenir une stratégie défensive de souveraineté, en préservant des briques technologiques ouvertes et interopérables. Les travaux de la commission pourraient donc amener à dépasser le seul débat politique sur la souveraineté. Ils interrogent directement les stratégies d'architecture, de cloud, de gestion des données et d'achat public. Entre régulation européenne avec des textes comme le RGPD, le DSA ou le DMA, et développement d'infrastructures numériques ouvertes, l'enjeu sera de construire un écosystème équilibré capable de réduire les dépendances sans freiner l'innovation.

« Le numérique, l'État ne sait pas faire »

À condition toutefois de trouver des capacités d'action suffisantes. Avec un budget informatique estimé à environ 4 Md€ pour le périmètre des DSI ministérielles (dont 2 Md€ en achats de licences), l'État français reste loin des investissements réalisés par certains grands groupes privés (le budget IT du seul BNP Paribas approche, par exemple, le double de ce total) ou d'autres pays. « L'État n'ose pas trop faire du numérique, car il ne sait pas faire ! », avance celui qui a été DSI de l'État entre 2015 et 2018.

Au-delà des moyens financiers, Henri Verdier pointe une dimension culturelle, le numérique est encore trop souvent considéré comme une fonction support, alors qu'elle devrait être vue désormais comme une fonction stratégique. Dans de nombreuses organisations publiques, les directions des SI restent ainsi cantonnées à un rôle d'acheteurs de solutions plutôt qu'à celui d'architectes.

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