Budgétaire et environnementale : la double facture de la fin de vie de Windows 10
Le cycle de vie des OS de Microsoft fragilise les politiques de numérique responsable des entreprises, politiques misant largement sur l'allongement de la durée de vie du parc. Et le futur Windows 12 ne devrait faire qu'amplifier le phénomène.
PublicitéMi-octobre, Microsoft a mis fin au support standard de Windows 10, poussant au rebut jusqu'à 400 millions de machines dans le monde, selon les estimations les plus élevées. Dans une relative indifférence. Un silence qui en dit long sur le recul des priorités liées au numérique responsable au sein des organisations. Il y a quelques années, la plupart des DSI ont en effet démarré cette politique par l'allongement de la durée de vie de leur parc de machines. La portant à 6, 7, voire 8 ans. De premiers efforts que vient souvent anéantir la stratégie d'obsolescence programmée de Microsoft, qui impose, pour Windows 11, la présence d'une puce de sécurité TPM 2.0 et, surtout, d'un CPU postérieur à 2020. « Le déploiement progressif de Windows 11 en entreprise engendrera le remplacement des ordinateurs de plus de 3-4 ans, en raison de la puissance de calcul et la mémoire vive requises pour fonctionner », écrivait le Cigref dès octobre 2021.
Un peu plus de quatre ans après, l'échéance d'octobre 2025 a causé finalement peu de remous parmi les grandes entreprises et administrations, soit les adhérents du Cigref. Chez BNP Paribas, on indique ainsi que la fin de support de Windows 11 n'a pas eu de conséquences du fait de la politique de renouvellement du parc, tandis que la SNCF s'est refusée à en détailler l'impact sur son parc de 110 000 postes. « Les grandes entreprises ont adapté leur parc avant l'échéance d'octobre 2025. Elles ont pris leurs pertes écologiques sur les dernières années », résume le délégué général du Cigref, Henri d'Agrain.
30% du parc au rebut dans les lycées
Mais ce constat ne s'étend pas aux PME, ETI et à une large part du secteur public, que l'on parle de collectivités ou d'établissements d'enseignement. Par exemple, à la région Ile-de-France, Bernard Giry, le DSI, explique avoir dû remplacer 500 postes sur les 2400 que compte la collectivité au siège. Soit plus de 20% du parc. Sur LinkedIn, Alexis Kauffmann, chef de projet logiciels et ressources éducatives libres au ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse, évalue à 100 M€ le coût de la mise au rebut de Windows 10 dans les lycées français, pour un remplacement d'environ 30% du parc. Pour ce faire, le responsable extrapole les chiffres donnés par un responsable IT des Hauts-de-France, région qui regroupe environ 10% des lycées de France et consacre plus de 10 M€ au remplacement de 30 000 PC non compatibles Windows 11. Stéfane Fermigier, le co-président du Conseil national du logiciel libre (CNLL), s'énerve du coût pour le contribuable de ce remplacement « d'ordinateurs parfaitement fonctionnels, mais déclarés obsolètes par un éditeur privé ».
PublicitéDans les petites et moyennes entreprises également, l'addition de cette migration forcée ne se dévoile que peu à peu, comme l'explique Tristan Labaume, président de l'Alliance GreenIT et par ailleurs dirigeant d'Openteam, une société spécialisée dans l'infogérance pour PME. Tristan Labaume observe le retard pris par les plus petites sociétés dans leur passage au nouvel OS : « elles n'ont tout simplement pas le budget pour ce faire », dit-il. Selon lui, les réflexions des DSI de PME et ETI sur ces évolutions du parc doivent également s'étendre à Copilot, dont « le modèle de coûts actuel n'est pas pérenne », assure-t-il. « La restriction des usages va s'effectuer par le prix de vente. Et une fois que les utilisateurs ont mis le pied dedans, il va être très difficile de faire machine arrière », pronostique Tristan Labaume.
Près de 40 millions de tonnes d'équivalent CO2
Outre-Manche également, les conséquences de la fin de vie de Windows 10 se font peu à peu sentir. Le ministère britannique de l'environnement, de l'alimentation et de l'agriculture vient de terminer un programme de quatre ans de modernisation de son IT coûtant près de 360 M€ et incluant un passage de 31 500 PC sous Windows 7 à... Windows 10. Autrement dit, après avoir massivement investi, cette administration se retrouve de nouveau au pied du mur. Au sein du système de santé britannique (le NHS, National Health System), 2% des PC environ restent bloqués sur des versions antérieures de l'OS, en raison d'éditeurs tiers qui n'ont pas encore mis à jour leurs solutions pour assurer leur compatibilité avec Windows 11. « Nous avons des exemples de matériel clinique et médical acheté il y a trois ans que le fabricant nous demande maintenant de racheter neuf », souligne un responsable du NHS, dans les colonnes de The Register.
En 2024, en se basant sur une étude de Canalis, qui évaluait alors à 240 millions le nombre de PC qui ne pourraient pas être reconditionnés du fait des exigences de Windows 11, le site GreenIT.fr estimait le potentiel de réchauffement global associé à 37,3 millions de tonnes d'équivalent CO2 et la consommation d'eau à plus de 25 milliards de mètres cube. Juste pour renouveler les machines mises au rebut.
Un pic d'émission pour les entreprises
« L'enjeu du passage à Windows 11 réside d'abord dans son coût environnemental », résume Edwige Bach, la Pdg d'IJO, un cabinet de conseil et de recherche sur le numérique responsable. Et de rappeler que l'impact des PC vient avant tout de leur fabrication. L'Ademe estime ainsi que construire une machine représente 300 kg d'équivalent CO2. « Donc, renouveler un parc de 1000 PC va se traduire par un impact de 300 tonnes équivalent CO2, soit 150 aller-retours Paris/New York. C'est non négligeable et crée, pour les entreprises, un pic d'émission qui sera difficilement rattrapable. L'impact sur leur trajectoire carbone est réel et pose des problématiques d'arbitrage », analyse la dirigeante d'IJO. Autrement dit, pour tenir leurs objectifs carbone, les entreprises doivent compenser les émissions provoquées par le passage forcé à Windows 11. « La migration vers cet OS a perturbé les plans portant sur l'allongement de la durée de vie des parcs », ajoute Edwige Bach.
Cette facture environnementale est étrangement absente du dernier rapport RSE de Microsoft, portant sur son année fiscale 2024. Ce dernier se contente d'évoquer les fonctions d'économie d'énergie de Windows 11. Allié à d'autres associations de DSI (Beltug en Belgique, CIO Platform aux Pays-Bas et Voice en Allemagne), le Cigref appelait dès octobre 2021 le premier éditeur mondial à « mettre en cohérence son discours public et la réalité de sa politique commerciale ». Autrement dit, à ne pas limiter ses engagements en matière de numérique responsable à de beaux discours, alors qu'il pratique une politique d'obsolescence programmée garantissant « une croissance mécanique de son chiffre d'affaires dans un marché déjà bien équipé ». Sans oublier que, comme le signale Edwige Bach, des effets indirects viennent s'ajouter au remplacement forcé des machines : « l'obsolescence matérielle se traduit aussi par une pression indirecte sur les filières de reconditionnement et les chaînes d'approvisionnement, souligne-t-elle. On peut parler d'effet domino : ces filières subissent des pics et ces à-coups se traduisent par des investissements qui, ensuite, vont être sous-utilisés. » Soit de nouveaux coûts environnementaux, passant souvent inaperçus.
Support étendu : la principale carte
Face à ce calendrier dicté par Microsoft, les DSI semblent toujours disposer d'aussi peu de marges de manoeuvres et d'alternatives. La principale option ? Les options d'extension des mises à jour de sécurité de Windows 10, proposées par Microsoft contre rémunération (61 $ HT par poste la première année) et pour une durée maximale de trois ans (les prix augmentant d'année en année). « Cela se traduit certes par un surcoût, mais on ne remplace pas l'équipement tout de suite ; cette option permet de gagner un à deux ans », juge Edwige Bach. Une piste souvent privilégiée selon elle, car les coûts facturés par Microsoft n'augmentent que progressivement. Pour celle-ci, la virtualisation des postes de travail (VDI) constitue une autre option à étudier. « Enfin, un état des lieux du parc permet d'identifier les postes demeurant offline, donc non soumis à des enjeux de sécurité très forts. Cette évaluation du rapport risques/coûts permet d'alléger la charge de la migration. » D'ailleurs, selon Edwige Bach, cette lecture fine des usages est aussi nécessaire pour identifier les endroits où l'usage de machines reconditionnées est envisageable.
Pour Tristan Labaume, au-delà du support étendu de Microsoft, qui revient à ses yeux à repousser le problème, la seule alternative « viable, sécurisée et pérenne » consiste à passer à Linux, qui est exploitable sur des PC de plus de 10 ans, et évidemment sans la version 2.0 de la puce TPM réclamée par Windows 11. « Microsoft a multiplié par 80 les ressources nécessaires au bon fonctionnement de Windows, sans que les fonctionnalités n'évoluent dans ces proportions et avec une interface utilisateur qui n'a pas beaucoup changé », raille le président de l'Alliance GreenIT. Reste que cette éventualité se heurte au changement des habitudes des utilisateurs. « C'est là que Microsoft a créé une réelle adhérence. Remplacer Windows, c'est un réel choix stratégique, qui doit tenir compte de la gestion du changement que cela implique », reconnaît Tristan Labaume.
Alignement des planètes ?
Alexis Kauffmann, le chef de projet logiciels et ressources éducatives libres au ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse, décèle toutefois quelques signaux positifs, en tout cas dans l'administration. « La fin de vie de Windows 10 a servi d'élément déclencheur à certaines initiatives autour de Linux sur le poste de travail. Situation géopolitique, crise budgétaire, impératif écologique, maturité grandissante de Linux, besoins d'éducation au numérique : les planètes sont aujourd'hui alignées », veut croire le chef de projet.
Parmi ces initiatives, citons les régions Auvergne Rhône-Alpes et Centre Val-de-Loire, qui proposent aux lycées de leur territoire un master Linux pour équiper leurs postes, sur le même plan qu'une image Windows. Partie d'un lycée de Bruay-la-Buissière (Hauts-de-France) et motivée directement par la fin du support de Windows 10, l'initiative NIRD (Numérique Inclusif Responsable Durable) entend, elle, oeuvrer à « l'adoption concrète et graduelle du système d'exploitation libre Linux » dans les établissements scolaires. Une vingtaine d'écoles, collèges et lycées adhèrent désormais à ce collectif, né des besoins de terrain. « Et ceux qui s'adaptent à ce changement d'OS, ce sont les élèves eux-mêmes », glisse Alexis Kauffmann.
Article rédigé par
Reynald Fléchaux, Rédacteur en chef CIO
Suivez l'auteur sur Twitter
Commentaire
INFORMATION
Vous devez être connecté à votre compte CIO pour poster un commentaire.
Cliquez ici pour vous connecter
Pas encore inscrit ? s'inscrire