Tribunes

Edito - Les ressources ne sont pas inépuisables

Edito - Les ressources ne sont pas inépuisables
Bertrand Lemaire est rédacteur en chef de CIO

A l'heure du Cloud, nous croyions les ressources inépuisables mais la crise du Covid-19 est venue nous rappeler qu'il n'en était rien. Qu'il s'agisse de ressources IT, de matériels comme, bien entendu, de ressources naturelles ou énergétiques, l'illimité n'existe pas.

PublicitéNous vivons une époque étrange. Ou pas. Après tout, l'homme occidental est l'un des seuls à voir le temps comme une ligne sans fin, marque d'une foi absolue dans le progrès infini. Culturellement, de l'Inde à l'Empire Aztèque, de la Chine aux cultures de la brousse africaine, la représentation du temps la plus fréquente est celle du cycle. Nous sommes ainsi condamnés à voir revenir des périodes similaires. Ces cultures ont peut-être bien raison, du moins pour l'IT. Je vous passe les modes alternatives du centralisé/décentralisé, du mainframe/micro-ordinateur au client-serveur/full web en arrivant aujourd'hui à la centralisation la plus absolue, au-delà d'une seule entreprise, celle du Cloud où toutes les ressources sont entre les mains de quelques acteurs mondiaux. L'alternance dont je veux vous parler aujourd'hui est celle de l'abondance et de la rareté.

Il y a deux ans et demi, dans un précédent éditorial, je vous parlais de cette époque déjà ancienne où poser la question « qui aurait besoin de 640 ko de mémoire ? » n'était pas absurde, voire un peu avant, celle du programme Apollo et de la terrible mission Apollo XIII où la moindre parcelle de ressource électrique et informatique avait dû être optimisée. C'était une époque de rareté. Et puis était venue une époque d'abondance où le moindre problème se résolvait non pas en optimisant un peu le code informatique mais en rajoutant des coeurs aux processeurs et surtout des barrettes de mémoire aux ordinateurs. Et le Cloud, symbole des ressources infinies, se révélait finalement nettement limité à cause d'une ressource non-IT : l'argent. Car l'infini finit par coûter cher.

De l'abondance à la rareté

On m'a récemment fait remarquer que cette vision financière de la rareté était pour le moins limitée. J'ai dû en convenir. Et, là-dessus, est arrivée la crise du Covid-19 avec ses conséquences informatiques : la généralisation du télétravail, la croissance des loisirs numériques (puisque l'on ne peut plus sortir, tout le monde est devenu geek)... et la fermeture de bon nombre d'usines chinoises où se produisent nos formidables outils informatiques. Car le Cloud, comme le dit l'adage, ce n'est que l'ordinateur de quelqu'un d'autre. Le logiciel, le software defined, c'est bien gentil mais, in fine, il faut bien que cela tourne sur un ordinateur physique fait de circuits électroniques, de silicone, de plastique. Et pour accéder à toutes les ressources distantes, il faut bien avoir un terminal en main.

La rareté s'est rappelée à nous. Rareté de la bande passante : en la matière, l'infini est une pure vue de l'esprit, malgré les contrats mirobolants que tous les opérateurs signent. Les goulets d'étranglement sont nombreux. Et le gouvernement a ainsi été obligé de demander à des éditeurs de services de vidéo en ligne de bien vouloir dégrader leur service pour baisser la bande passante consommée pour les loisirs afin que ceux qui travaillent puissent disposer de cette ressource précieuse. Rareté des outils : à force d'externaliser dans les pays à plus si bas coût de main d'oeuvre, nos économies occidentales sont devenues fragiles car dépendantes. Un incident dans le pays lointain de production ou au long de la chaîne logistique et la rareté devient absence. Quand, en plus, les boutiques ferment, il ne faut vraiment pas faire tomber son smartphone dans la cuvette des toilettes.

PublicitéEloge de la rareté

Mais, là encore, cette vision de la rareté est limitée. La crise du Covid-19 a eu un aspect des plus positifs : cela faisait bien longtemps que le niveau de pollution n'avait pas été aussi bas. Plus d'usine, plus de déplacements avec des véhicules consommant des carburants fossiles, cela a tout de suite de l'effet. Et certains chantres d'une écologie radicale n'ont pas hésité à dire que la pandémie était une véritable révélation divine : les mesures exceptionnelles prises pour limiter la diffusion du virus devaient devenir des mesures permanentes, pour sauver la planète. Nous avions prouvé que diminuer drastiquement notre consommation de ressources était possible. Et sans guère de préparation.

Mais c'est là une illusion. Car le numérique, qui s'est substitué à beaucoup d'échanges physiques, est, aujourd'hui encore, une source considérable de gâchis. Lors de la grande mode du Green-IT, il y a une dizaine d'années, l'approche par l'informatique frugale allait de soi. Et les DAF applaudissaient : moins de matériel, moins de renouvellements de matériel, moins de consommation électrique... donc moins de coûts. Mais les vieilles habitudes reviennent vite. Cela aussi fait partie d'un cycle entre vice et vertu. Lors de sa dernière assemblée générale, le Cigref, par la voix de son président Bernard Duverneuil, est revenu sur cette idée d'informatique frugale devenue, cette fois, la « sobriété numérique ».

A quand l'abondance de sagesse ?

Consommation énergétique, consommation de ressources naturelles (terres rares...), non-réparabilité des terminaux (et obsolescence programmée), diffusion massive de fausses informations, atteintes aux droits individuels, exclusion des moins éduqués ou des plus pauvres (ce dernier point est devenu un combat récurrent du Défenseur des Droits, Jacques Toubon)... Le numérique abondant est devenu le centre d'abondantes controverses. Si les acteurs du numérique ne savent pas se réguler, s'assagir, nous pourrions bien connaître un retour de cycle : la raréfaction du numérique, voire sa disparition, à cause du rejet qu'il suscitera. Voire, simplement, parce que les ressources naturelles dont il a besoin pour exister se seront simplement épuisées.

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