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Edito - On n'échappe pas à son métier

Edito - On n'échappe pas à son métier
Bertrand Lemaire est rédacteur en chef de CIO

Nokia va refaire des téléphones, la DSI doit faire marcher le SI (et innover si elle a le temps) et les SSII se font racheter par les agences d'intérim.

Edith Hamilton, dans son ouvrage de référence sur la mythologie gréco-romaine, cite la remarque narquoise d'Héra adressée à son époux Zeus, roi des dieux : essaierait-il de sauver tel héros condamné par le Destin ? Ce pouvoir mystérieux semble pouvoir faire plier les dieux autant que les humains. De fait, nul n'échappe à son destin. Et cela révèle souvent sa véritable nature, celle que l'on veut cacher.
Cette soumission gréco-latine au destin se retrouve ainsi également dans la maxime chrétienne : « on est toujours puni par là où l'on a péché. » Inutile de tenter de dissimuler ce que l'on est : l'avenir révélera la noirceur (ou l'innocence) de notre âme. C'est le destin.
Cela est autant valable dans le monde bien moderne et soi-disant éloigné des mythologies, le monde du numérique.

Le destin des entreprises ne change pas

Il n'aura échappé à personne que Nokia va refaire des téléphones. L'entreprise finlandaise avait vendu son activité coeur de métier à Microsoft avec le succès que l'on sait. La firme de Seattle avait tenté de s'adjuger un nouveau métier mais, clairement, c'est un échec. Avec l'achat de Linkedin, c'est un retour aux fondamentaux : du logiciel -en ligne, certes- qui délivre du service. Cela, Microsoft sait le faire. C'est son métier. C'est son destin.
Mes chers lecteurs DSI connaissent aussi leur métier. Il faut accumuler, traiter et délivrer des flux d'informations, en interne ou avec l'extérieur (partenaires, clients...). Et il faut que cela marche. Après, les détails peuvent varier. L'ère du Digital ? L'ère du client du cabinet Forrester ? Bah ! Le destin des DSI est d'être les gestionnaires de l'information et des outils destinés à la travailler.
Le reste, c'est de la philosophie.

SSII ? ESN ? Agence d'intérim ?

Depuis quelques années, vous aurez aussi remarqué à quel point les réseaux d'agences d'intérim s'intéressent aux SSII. Adecco possède Modis. Proservia appartient à Manpower. Et puis, très récemment, Randstad vient de racheter la SSII française Ausy.
Au grand dam du Syntec Numérique, les publications d'IT News Info (Le Monde Informatique, CIO...) continuent d'ailleurs envers et contre tous à parler de SSII (Société de Services en Ingénierie Informatique). Il est tout à fait exceptionnel que se glisse dans nos colonnes l'abréviation désormais désirée par le Syntec Numérique, à savoir ESN (Entreprise de Services du Numérique). Pourquoi ? Parce que c'est le destin des SSII d'être des SSII. Rien n'a réellement changé depuis l'invention de ce sigle. Il était donc logique de ne pas le changer au nom d'un rhabillage marketing visant à dissimuler la réalité. Cette réalité est celle traduite par les rachats opérés par Manpower, Adecco ou Randstad.
Cette réalité est simple : une SSII (et donc aussi une ESN) est, reste et demeure un bureau de placement de main d'oeuvre d'informaticiens. C'est la vérité du terrain, loin des beaux discours servis aux candidats ou aux journalistes. Quand une SSII tente d'emporter un contrat, elle va chercher à recruter les profils adéquats si elle ne les a pas déjà en stock. Et elle ne procédera à l'embauche que si et seulement si elle remporte le contrat. Et elle embauchera le candidat voulu par son client parmi tous ceux qu'elle a repérés et qu'elle a présentés à son client. Celui-ci gérera dans les faits la ressource humaine de la SSII placée chez lui, choisissant les dates de congés par exemple. Pour respecter formellement la loi, les ordres transiteront par le siège de la SSII mais, dans la réalité des faits, la hiérarchie de l'ingénieur/consultant est bien celle du client.

Les carrières Potemkine

Oh, bien sûr, les embauchés bénéficient d'un CDI signé par la dite SSII. Un CDI, c'est un contrat à durée indéterminée. Il n'est nulle part dit que ce contrat est à durée illimitée. En fin de mission, si un consultant/ingénieur n'a plus d'utilité, c'est à dire rapidement de nouvelle mission correspondant à son profil, il sera prié, d'une manière plus ou moins polie, d'aller voir ailleurs (par exemple au Pôle Emploi). Bon, de temps en temps, les ingénieurs disponibles s'entre-formeront ou bien suivront des MOOC ou du e-learning pour accroître la valeur marchande du stock. Plus rarement, d'authentiques formations auront lieu (dans les meilleures SSII uniquement). Bref, la carrière promise aux nouveaux embauchés est bien une carrière Potemkine, un beau décor pour cacher la misère au client-roi. Personne n'est dupe, d'ailleurs.
Il est exact que certains cabinets -officiellement SSII- réalisent des projets plus ou moins au forfait en utilisant une main d'oeuvre réellement interne, avec des méthodologies propres, souvent dans ses propres locaux, pas du personnel placé chez ses clients. Mais la régie, le paiement à la journée d'un ingénieur/consultant travaillant dans les bureaux du clients avec une hiérarchie réelle du client, reste cependant trop souvent la règle. Surtout à l'heure du développement agile et de ses cycles itératifs aboutissant on ne sait trop quand à on ne sait trop quoi (au départ du moins, quand on signe le contrat).
Mais, à l'heure des mille manières de recruter en ligne des profils d'indépendants au moins autant certifiés que par les SSII classiques, à quoi ça sert de payer une marge aux SSII ? Les DSI devraient un jour se poser la question. Et s'ils veulent vraiment sous-traiter la recherche et la qualification de leur main d'oeuvre, les agences d'intérim sont des spécialistes.
Comme quoi le monde est bien fait.

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