Stratégie

Jacques Marzin (DISIC) : « Pour économiser 20 à 40% en 3 à 5 ans, nous allons activer tous les leviers »

Jacques Marzin (DISIC) : « Pour économiser 20 à 40% en 3 à 5 ans, nous allons activer tous les leviers »

Entretien exclusif - Jacques Marzin est le directeur de la DISIC (Direction interministérielle des systèmes d'information et de communication) et ainsi « DSI groupe de l'Etat ». Il explique comment les objectifs d'économies fixés par le gouvernement vont être atteints.

PublicitéCIO : Quel est le coût global actuel de l'informatique de l'Etat ?

Jacques Marzin : En exceptant les systèmes opérationnels de commandement relevant de la Défense Nationale, qui sont en dehors du périmètre de la DISIC, le coût global est de 1,8 milliard d'euros pour la masse salariale et 2 milliards pour les prestations, les matériels, les logiciels, les réseaux, les télécommunications (téléphonie comprise), etc. Ces chiffres concernent l'ensemble des budgets ministériels, donc pour les administrations centrales et déconcentrées, sans inclure les établissements publics et autres entreprises publiques ou organisations parapubliques.

Rappelons que la LOLF [Loi Organique sur les Lois de Finances, NDLR] organise la répartition des budgets par programme, donc par destination [comme dans la comptabilité analytique des entreprises privées, NDLR], pas par nature [comme dans la comptabilité générale des entreprises privées, NDLR]. Les dépenses informatiques ne sont donc pas isolées dans des entités budgétaires spécialisées. Les dépenses informatiques ne sont donc pas isolées dans des entités budgétaires spécialisées. Nous nous basons donc sur la constatation de l'exécution en comptabilité générale, en ne retenant que les postes comptables incontestablement informatiques.

CIO : Le chiffre de 20 à 40% d'économies en 3 à 5 ans qui a été annoncé semble énorme. Comment allez-vous faire ?

Jacques Marzin : Pour atteindre cette ambition, tous les leviers vont être activés : achats, rationalisation de l'existant, mutualisation, optimisation des choix d'investissements... Tous les modes de fonctionnement et toutes nos pratiques vont être revues en profondeur.

C'est une ambition forte mais le taux annoncé est comparable à ce qui est constaté dans de grands groupes privés internationaux quand ils décident de réaliser ce genre d'opérations. A trois ans, nous avons un premier palier à 25%.

Comme nous avons décidé de ne pas toucher à la masse salariale, le taux final d'économies recherchées est en fait plus proche de 13% du budget global tel qu'on le compterait dans le secteur privé. Enfin, une part significative des économies effectivement constatées chaque année par rapport à l'année précédente sera remise à disposition de la DISIC pour investir afin de moderniser le SI de l'Etat, ce qui rend l'ambition atteignable. Très clairement, l'état des finances publiques ne permet plus de dégager des budgets d'investissements nécessaires à la modernisation du système d'information sans réduire d'abord les coûts.

Comme dans la plupart des entreprises, les premiers postes de dépenses (hors ressources humaines) sont les licences et les prestations.

La démarche va aussi permettre de mettre en place les outils démontrant que l'informatique va générer d'autres économies ailleurs.

PublicitéCIO : Comment voulez-vous prouver cette valeur de l'informatique et que les projets menés vont effectivement générer des économies côté métiers ?



CIO : Comment voulez-vous prouver cette valeur de l'informatique et que les projets menés vont effectivement générer des économies côté métiers ?

Jacques Marzin : Dans le secteur privé, il y a un juge de paix sans appel : l'analyse des coûts et le calcul des marges de l'entreprise. Nous n'en disposons pas. Nous allons donc travailler avec la Direction du Budget et les DSI ministériels pour mettre au point une méthode.

Aujourd'hui, aucun projet n'est lancé sans un retour sur investissement clair calculé. Ce qui nous manque actuellement est la vérification systématique que les objectifs affichés au moment du lancement du projet sont bien atteints après leur déploiement. Ce que nous voulons, c'est pouvoir dire : « vous avez investi x dans l'informatique, vous avez gagné y ailleurs ». Nous ne systématisons pas encore ce contrôle car cela demande du recul (les projets sont longs) et des ressources formées à cette forme de bilan.

Mais, avec les DSI ministériels, je suis persuadé qu'il faut investir dans le système d'information pour améliorer le service aux citoyens autant que les outils dont disposent les agents publics. A nous de le démontrer.

CIO : Que voulez-vous mutualiser ? Pensez-vous au cloud de la DILA et au RIE, le Réseau Interministériel de l'Etat ?

Jacques Marzin : Vous ne citez que des exemples possibles car nous voulons mutualiser tout ce qu'il est intéressant de mutualiser. Bien entendu, il y a le cloud d'Etat qui pourrait se baser sur l'expérimentation de la DILA dont nous allons prochainement faire l'évaluation. Nous avons aussi le projet d'une messagerie unifiée commune à tous les agents de l'Etat. Le RIE est un autre exemple qui devrait être bientôt inauguré officiellement à l'occasion de la bascule du millième site de l'administration. Il n'est ni totalement ni définitivement exclu de recourir à du cloud public sous réserve d'une validation en matière de sécurité.

Mais il n'y a qu'une partie minoritaire qui concerne l'infrastructure. La plus grosse partie du travail va concerner tous les autres processus des DSI.

CIO : Est-ce que cela ne va pas devenir un gros chantier de plus ?

Jacques Marzin : Notre approche est assez novatrice pour la fonction publique. Nous ne mettons pas en place de schéma directeur à l'ancienne. Nous allons mener des chantiers rapides et limités avec des bénéfices immédiats.

Les gains les plus rapides vont concerner la maîtrise des projets sous tous ses aspects. Puis viendra la gestion du portefeuille des applications, également sous tous ses aspects, et enfin les infrastructures. En dehors du RIE, le cas des datacenters dispersés et trop chers, réservés à l'usage de ministères n'ayant plus les moyens de les moderniser, est significatif.

D'une manière générale, nous sommes à l'affût de toutes les pépites d'économies.

CIO : Récemment, les projets Louvois [paye des militaires] et ONP, l'Office National de Paye, ont été des échecs retentissants. Le vrai problème n'était-il pas qu'ils avaient été menés comme des projets informatiques et pas comme des projets métier ?



CIO : Récemment, les projets Louvois [paye des militaires] et ONP, l'Office National de Paye, ont été des échecs retentissants. Le vrai problème n'était-il pas qu'ils avaient été menés comme des projets informatiques et pas comme des projets métier ?

Jacques Marzin : Je ne m'exprimerai pas sur Louvois qui est un projet qui dysfonctionne en production et pour lequel le ministère de la Défense fait le nécessaire pour trouver une solution. Le projet SI-Paye de l'ONP, quant à lui, est un projet qui n'a pas été basculé en production en partie pour que l'on ne se retrouve pas dans la situation de Louvois mais à plus grande échelle. Poursuivre ce projet aurait été techniquement possible mais le coût aurait été déraisonnable.

Lors de leur lancement, ces deux projets n'ont pas été évalués comme on évalue aujourd'hui les projets à un niveau interministériel neutre, ce que la DISIC s'attache à faire depuis sa création en 2011. Ajoutons que de tels projets sont d'une extrême complexité. Surtout, ces projets n'ont pas toujours été pilotés par une instance de gouvernance pour les coordonner sur tous leurs aspects et veiller à l'alignement métier ET à l'alignement technique. En fait, c'est le pilotage informatique opérationnel qui a le plus fait défaut alors que le diable est souvent dans les détails...

Cela dit, je ne suis pas sûr que la paye des fonctionnaires soit plus complexe qu'elle le serait dans un grand groupe qui rassemblerait autant de métiers différents. Dans le privé, il y a aussi de nombreux échecs de systèmes de RH et de paye, mais la sanction potentielle du marché boursier rend parfois l'arrêt ou la communication sur l'arrêt des projets encore plus difficiles.

Ces difficultés nous rappellent aussi qu'il ne faut pas se préoccuper de faire évoluer son système d'information tous les dix ans ou vingt ans dans chaque domaine fonctionnel, sous la seule menace de l'obsolescence technique ou réglementaire. Il vaut mieux mener des évolutions régulières avec des projets moins ambitieux mais à gains rapides et plus sûrs. Comme tout le monde, l'Etat est amené à renoncer aux grands projets cathédrales pour se consacrer au « jardinage » de son système d'information. Comme toujours, le changement de posture et de méthode de travail est un vrai défi.

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